Normal Desires Danse-Cité

Vous observez un enfant s’affairer à construire un vaisseau spatial, une locomotive, une voiture de course, un gratte-ciel. Il assemble les blocs colorés, défait et refait, recommence, abandonne, change d’avis, détruit tout et rebâtit. La fusée sera plutôt un monstre marin, qu’importe. Cet enfant, c’est le vôtre, ou celui du poème Le jeu de Saint-Denys-Garneau. Et comme le poète, vous êtes fasciné par ce mouvement incessant qui fera surgir quelque chose là où il n’y avait rien.

Il y a un peu de cette fascination à l’origine de ce dossier intitulé «L’œuvre en chantier». Bien que, au fil des numéros de Jeu, des articles ou des entretiens se soient penchés sur le processus de création, nous avions envie de nous attarder davantage à ce qui se trame dans les salles de répétitions, en amont de la représentation. Nous souhaitions donner un aperçu des tâtonnements et des recommencements, du découragement ou de l’éblouissement qui préludent au spectacle, et ainsi toucher un peu à la part intime du théâtre.

Le dossier s’ouvre donc sur des textes qui épient, en quelque sorte, des créateurs en action. Florent Siaud, stagiaire à la mise en scène auprès de Denis Marleau pour Ce qui meurt en dernier, témoigne avec finesse de ce que Georges Banu (et Heinrich von Kleist avant lui) appelle «l’élaboration progressive des idées» au moment des répétitions auxquelles prenait part l’auteur de la pièce, Normand Chaurette. Sylvain Duguay poursuit ses travaux sur les œuvres de Michel Lemieux et de Victor Pilon en présentant les moyens visuels et techniques utilisés pour faire naître certains de leurs spectacles. Sophie Proust, quant à elle, rend compte du travail de répétition chez Elizabeth LeCompte, Judith Malina, Caden Manson et Richard Foreman. Elle met en lumière la façon dont ces metteurs en scène new-yorkais conçoivent la direction d’acteur et la place de l’improvisation des interprètes dans la création.

À ces regards jetés dans l’antichambre du spectacle devait s’ajouter la voix de ceux qui y sont à l’œuvre. Et puisque nous nous intéressons à la part secrète et souterraine du théâtre, pourquoi ne pas demander aux travailleurs de l’ombre parmi les travailleurs de l’ombre de nous entretenir de leur métier? Nous avons donc laissé la parole à trois assistants à la mise en scène, Stéphanie Capistran-Lalonde, Marie-Hélène Dufort et Alain Roy, dans une table ronde qui souligne leur apport très concret à l’œuvre qui prend forme. Ensuite, des photos réalisées par Ulysse Lemerise-Bouchard lors des répétitions de Chroniques prennent l’allure de fenêtres ouvertes sur la fabrique de l’éphémère. Emmanuel Schwartz, à l’origine de ce spectacle, commente de façon sensible les images.

Deux metteurs en scène s’expriment aussi sans fausse pudeur sur leur pratique. Martin Faucher, d’abord, aborde la délicate question du «spectre de l’échec» qui hante chacun des membres d’une équipe en cours de création. Marc Beaupré, ensuite, livre ses pensées sur une expérience peu fréquente. Comme l’auteur jaloux de ses brouillons, les praticiens acceptent rarement d’ouvrir les portes de la salle de répétition; Beaupré, lui, y a invité le critique Philippe Couture. Le mot de la fin revient à Sylvie Drapeau dans un entretien que signe Raymond Bertin. La comédienne, qui était sur toutes les scènes la saison dernière, traite de sa préparation pour ses nombreux rôles, des joies et des difficultés associées à ce travail où l’acteur, dit-elle, doit «faire ses sentiers».

Ailleurs dans ce numéro

En écho au dossier, la rubrique Carte blanche a été offerte à Catherine Vidal, qui a signé l’adaptation et la mise en scène du Grand Cahier d’Agota Kristof. Elle nous ouvre les pages de son «grand cahier» à elle dans lequel elle a consigné des notes et des réflexions sur le projet et présente quelques œuvres qui l’ont inspirée pour la scénographie.

Également, certaines des pièces dont il est question dans le dossier font l’objet de comptes rendus, parmi d’autres Regards critiques. On trouvera aussi, dans les chroniques des membres de la rédaction, un retour sur divers spectacles de la saison passée. Étienne Bourdages complète son tour d’horizon et son appréciation de la programmation toute québécoise chez Jean-Duceppe en 2009-2010, tandis que je propose quelques coups d’œil rétrospectifs sur des productions de la Chapelle. Michel Vaïs, toujours dans ses valises, nous présente un festival roumain, doublé d’un colloque, tout entier consacré à Hamlet. Patricia Belzil, quant à elle, s’est plongée dans l’univers de Philippe Noiret et dans celui d’Ariane Mnouchkine lors du dernier Festival international des films sur l’art. Enfin, une des pièces de résistance de cette livraison: un entretien avec Michel Nadeau à l’occasion des 25 ans du Théâtre Niveau Parking, mené par Alexandre Cadieux.

Bonne lecture!

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