Printemps 2010. Ottawa. Le Centre national des Arts lance un calendrier promotionnel malicieusement subversif illustré par des œuvres de l’artiste Diana Thorneycroft : de page en page défilent des images plurivoques déboulonnant quelques icônes du patriotisme canadien – drapeau, légende du hockey, Anne (la maison aux pignons verts) –, lesquelles sont désormais livrées aux fauves, férocement détournées de leur symbolisme habituel. Porteuses de plusieurs strates de sens, ces images, greffées au slogan « le kitsch nous mange », renversent à la fois une iconographie standardisée, la fonction du support sur lequel elles se déploient et l’expérience de leur déchiffrement. Si de telles pratiques subversives essaiment en arts visuels, qu’en est-il du côté de la scène ? À l’heure où toutes les révolutions scéniques semblent avoir déjà eu lieu, alors que « personne ne semble animé du désir d’ébranler les colonnes du temple » (Geneviève Billette dans le no 287 de Liberté), quelles démarches, aujourd’hui, renversent le faire théâtral ou détournent avec audace notre horizon d’attentes ? La subversion est-elle encore pensable ? Possible ? Dans ce dossier, théoriciens et praticiens du théâtre, de la danse et de la performance se penchent sur cette épineuse question. Diversifiées, parfois déroutantes, leurs réponses sont aussi multiples que les visages actuels de la subversion. Quelquefois déviée de son étymologie première (le renversement), celle-ci s’actualise ici dans la mouvance et l’impermanence des définitions, se déployant dans la plurivocité, voire la friction des contraires.

En guise de prélude au dossier, une Carte Blanche a été accordée aux auteurs Olivier Choinière et Olivier Kemeid, lesquels signent un dialogue dramatique caustique et un brin irrévérencieux autour de la question « Faites-vous un théâtre subversif ? ». Barbara Métais-Chastanier ouvre ensuite le dossier en se penchant sur les « subversions silencieuses » lisibles dans les spectacles Des témoins ordinaires (Rachid Ouramdane), Amerika (Claude Schmitz) et 11 septembre 2001/September 11 2001 (Michel Vinaver), des œuvres qui bouleversent l’expérience de la perception par le biais du fragile, de l’étrange et de l’énigmatique. « Dans les mots, la subversion », signé par Raymond Bertin, nous entraîne du côté des univers dramatiques d’Evelyne de la Chenelière, de Jovette Marchessault et de Suzanne Lebeau en se concentrant sur la figure de l’écrivain au théâtre et sur la place – marginale – de la pensée dans la culture actuelle. Pour sa part, Gilbert Turp s’intéresse au phénomène de la provocation lorsque celui-ci, noué à l’expérience de la rencontre véritable, acquiert une dimension subversive. Suivent deux comptes rendus critiques : Hélène Jacques, se penchant sur l’enrobage médiatique de la pièce Rouge gueule, écrite par Étienne Lepage et mise en scène par Claude Poissant, souligne l’inanité du discours de la provocation lorsque celui-ci se fait désespérément consensuel ; de mon côté, je m’intéresse à la « beauté subversive » qui émane de la pièce l’Amour incurable écrite par Louis-Dominique Lavigne et portée à la scène par Ghyslain Filion, repérant dans l’exultation du merveilleux et de l’amour fou une réjouissante contre-interpellation des discours ambiants fondés sur la monstration de l’abject et la sidération du spectateur.

Avec « Oser la pensée », Alexandre Cadieux propose une synthèse de l’événement Humeurs et réflexions. Paroles de praticiens et d’auteurs sur l’art, l’écriture et le théâtre. Organisée par les metteurs en scène Brigitte Haentjens et Christian Lapointe, cette décoiffante soirée de lectures, présentée l’automne dernier au Théâtre la Chapelle, offrait un (trop) rare espace à la pensée, au partage des réflexions. Tempétueux et incisif, le texte livré par Guy Beausoleil s’intéresse, dans une première partie, à l’histoire récente et aux dérives sémantiques de la subversion ; en second lieu, il dénonce la mise au rancart de dramaturgies lui apparaissant véritablement subversives, telle l’écriture d’André Ricard. Suivent deux textes consacrés à la danse : le chorégraphe et danseur Dave St-Pierre réfléchit sur son art et sur son désir, ardent, de « désarmer le spectateur », alors que Katya Montaignac, se penchant sur plusieurs œuvres chorégraphiques, traque les possibles actuels de la subversion en danse, notamment du côté de la sensorialité du spectateur. Pour sa part, Sylvie Roque s’intéresse à « l’écriture performative du corps » chez Rodrigo García et Yann Marussich (en couverture), des artistes qui font du corps l’épicentre d’un discours à la fois pluriel et iconoclaste. Enfin, fermant le dossier, Tania Alice, membre du collectif brésilien Héros du Quotidien, réfléchit sur une série de renversantes « actions urbaines » posées par le groupe, lequel oppose au super-héros la figure du héros ordinaire.

Aussi dans ce numéro

En plus des habituelles recensions et critiques de spectacles, on trouve dans ce numéro un hommage à la créatrice de marionnettes Micheline Legendre, récemment décédée. Intitulé « 1 179 marionnettes orphelines », le texte est signé par un artiste qui a fait ses premières armes auprès d’elle, André Laliberté. On peut également lire la première partie de la chronique Pièce à conviction, signée par Étienne Bourdages, où il pose un regard affûté sur la saison toute québécoise du Théâtre Jean-Duceppe. Pour sa part, Gilles Marsolais livre un élogieux compte rendu critique de l’ouvrage la Culture en soi, écrit par Gilbert Turp, alors que Tamar Tembeck se penche avec acuité et sensibilité sur la mise en scène et la réception du corps souffrant chez Bob Flanagan et Dave St-Pierre. Enfin, trois profils complètent ce numéro : Étienne Bourdages rend compte d’un entretien avec Fabien Cloutier, l’acteur-auteur derrière la déroutante pièce Scottstown, Raymond Bertin tisse le fin portrait d’un autre jeune acteur-auteur, Simon Boulerice, et Marion Boudier nous fait découvrir l’imaginaire singulier du prolifique auteur allemand Marius von Mayenburg, dramaturge de « la terreur au quotidien ». Bonne lecture !

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