La bougie d’allumage de notre dossier intitulé «Mission et transmission» fut la controverse entourant les célébrations du trentième anniversaire d’Espace GO, la saison dernière. Pol Pelletier, cofondatrice du Théâtre Expérimental des Femmes en 1979, a tenu à dénoncer cet événement comme une «fraude intellectuelle»: il ne resterait selon elle rien de l’héritage de ce collectif, officiellement rebaptisé Espace GO en 1994, dans l’orientation et les activités actuelles de la compagnie dirigée par Ginette Noiseux. Comme le remarquait avec justesse l’homme de théâtre Gilbert Turp dans une lettre ouverte rédigée à cette occasion, cet incident nous permet de nous pencher sur le «rapport malaisé que nous entretenons avec la culture et l’histoire au Québec».

Partant de cet événement, nous nous sommes interrogés sur les mandats artistiques de nos compagnies et de nos institutions théâtrales ainsi que sur la pérennité et le renouvellement de leur orientation. Comment se définir et se redéfinir dans un milieu, une société et un monde en constante mutation? Comment léguer adéquatement un lieu, un répertoire, un savoir-faire, bref, une histoire, à la génération qui nous suit tout en l’encourageant à s’engager dans de nouvelles voies?

Possédons-nous réellement des institutions théâtrales au Québec? Il faudrait d’abord s’entendre sur une définition. François-Xavier Inchauspé nous en propose une en ouverture de dossier. Le critique Sylvain Lavoie se penche ensuite sur le cas du Théâtre du Nouveau Monde, dont l’histoire et le prestige lui confèrent une aura unique dans le paysage montréalais. Nous avons également rencontré les directeurs artistiques, présents et passés, de deux autres théâtres «institutionnels», soit le Théâtre de Quat’Sous et l’Espace GO, afin de discuter de fidélité et de liberté dans l’évolution des missions artistiques.

Qui dit transmission dit nécessairement dialogue intergénérationnel. Mais où sont les jeunes artisans de notre théâtre? Le dauphin, au sens d’héritier présumé, est-il une espèce en voie d’extinction? C’est la question que notre rédacteur en chef Michel Vaïs a posée à ses invités, Marcelle Dubois, André Laliberté, Pierre MacDuff et Jacques Vézina, lors d’une Entrée libre dont vous trouverez un compte rendu touffu dans nos pages. Plusieurs acteurs du milieu jeunes publics, où les directeurs artistiques sont souvent en place depuis quelques décennies, ont confié par ailleurs à Raymond Bertin leurs inquiétudes face à une relève hésitante à reprendre le flambeau.

Il faut dire que la nouvelle génération n’attend pas toujours que les aînés lui tendent la main: les jeunes compagnies se jettent à l’eau, tentent de trouver leur place et de définir leur rapport au monde. Philippe Couture nous propose une réflexion sur l’apparente difficulté qu’ont parfois les collectifs émergents à baliser leur territoire avec rigueur et précision. David Lavoie, observateur et administrateur engagé, parle de son côté d’une parole à conquérir et d’espaces à envahir. Mais la relève est-elle vraiment prête à jouer les conquistadors? La dramaturge Lise Vaillancourt souligne qu’il faudra, dans un contexte culturel où la recherche d’argent prend parfois le pas sur la réflexion, conserver «un œil tourné vers le passé et un œil tourné vers l’avenir».

Les saines histoires de transmission ne manquent pourtant pas, dans nos théâtres comme au sein de quelques-unes de nos compagnies. Ainsi, Philippe Ducros a récemment pris le relais d’Olivier Kemeid à la direction d’Espace Libre. Chez DynamO Théâtre, Yves Simard vient de reprendre les rênes de la codirection des mains de Robert Dion; l’auteur dramatique Sébastien Harrison, nouveau directeur artistique du Théâtre Bluff, entend bien, quant à lui, brasser la cage en annonçant une nouvelle ère.

Certains ont choisi de conjuguer au présent ces échanges et, qui sait? la passation d’un riche héritage artistique et idéologique. Claude Poissant et Patrice Dubois du Théâtre PàP ont accepté de partager avec nous une partie de leur correspondance et de leurs réflexions, alors que Denis Marleau et Stéphanie Jasmin, têtes chercheuses d’UBU, se sont confiés à Christian Saint-Pierre.

La question de la transmission ne concerne pas uniquement les mandats de direction artistique, elle s’étend également à d’autres types de legs qui viennent éclairer nos positions par rapport à la mémoire et à l’histoire. Yves Jubinville s’interroge sur la situation et l’usage des archives théâtrales à l’ère de la numérisation. De son côté, Guylaine Massoutre fait état d’un exemple inspirant de réappropriation d’une partie importante de notre patrimoine en danse, soit les œuvres chorégraphiques de Jean-Pierre Perreault.

Hors dossier, le hasard veut que deux articles passionnants viennent eux aussi offrir un éclairage sur des sujets liés à nos intérêts actuels. Le premier concerne le délicat dossier de la transmission des savoir-faire: fort d’une réflexion menée depuis plus de 40 ans, Gilles Marsolais n’hésite pas à prendre position quant au nombre d’écoles de théâtre au Québec. Plus loin de nous, la critique et historienne bulgare Kalina Stefanova rend compte d’un étonnant festival polonais réunissant chaque année depuis 2005 de véritables gardiens de traditions séculaires issues de toutes les cultures; plusieurs de ces performances et rituels sont classés «patrimoine culturel immatériel de l’humanité» par l’UNESCO.

Notre dossier n’épuise pas les angles d’attaque sur les questions qui nous préoccupent, loin de là. Heureusement, nous ne sommes pas les seuls à y réfléchir: le Conseil québécois du théâtre a récemment mis sur pied un comité de réflexion sur les institutions théâtrales; le Centre des auteurs dramatiques a, pour sa part, créé en 2010 un poste de conseiller à la mise en valeur du répertoire. Nous suivrons avec intérêt les différents échanges et projets qui émaneront de ces initiatives encourageantes.

Je vous invite également à découvrir dans nos pages plusieurs regards critiques sur la production théâtrale récente ainsi que des échos de festivals de partout, de Montréal (Complètement Cirque) à la Sibérie, et de Jonquière (Festival international des arts de la marionnette) à Stratford, en passant par l’Arménie!

En vous souhaitant une excellente lecture.

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