Entrevues

Être ou ne pas être bilingue on stage ?

To be or not to be bilingual? La survie du français au Québec, et surtout à Montréal, est un sujet franchement de plus en plus préoccupant. Une étude prédisant que moins de la moitié des Montréalais parleront le français à la maison en 2031 nous l’a récemment rappelé. La nomination de juges unilingues anglophones à la Cour Suprême du Canada montre aussi le recul du français dans les structures fédérales. Ça fait frémir.

Le combat pour la sauvegarde du français est toujours de mise. Et les gens de théâtre, habiles avec les mots et amoureux des textures de notre langue, sont bien souvent les premiers sur la ligne de feu. Rien de plus naturel.

Sauf que nous ne sommes plus dans les années 70. Les choses ne sont pas noires ou blanches, pas aussi tranchées que ce que percevaient à l’époque les personnages de Médium Saignant, de Françoise Loranger. Pour la première fois de notre histoire théâtrale (sauf erreur), la cohabitation de l’anglais et du français semble inspirer une forme de théâtre bilingue dans lequel les Anglos ne sont pas que des envahisseurs dont la simple présence est un danger. J’ai beau être le plus grand défenseur du français (je pourrais assurément vous présenter un bonne dizaine d’amis qui n’en peuvent plus d’en discuter autour de la table), l’émergence d’un théâtre bilingue me stimule. J’y vois des possibilités artistiques fortes, et une esthétique propice à la réflexion et la mise en perspective. Remarquez que ma réflexion sur cette question a pas mal évolué depuis un premier billet consacré au sujet sur mon ancien blogue. 

Des exemples tirés de la saison en cours? Just fake it, de Catherine Bourgeois, dont les représentations viennent de se terminer aux Écuries. Ana, d’Imago Theatre, que nous verrons bientôt à l’Espace Go. Mon frère est enceinte, une production anglo de la compagnie Freestanding, que La Licorne va accueillir dans ses murs ce mois-ci et qui sera jouée en anglais le vendredi soir. Et il y en a d’autres. La tendance est indéniable: j’en parlais d’ailleurs récemment dans une table ronde organisée par ELAN (English language arts network). On en trouve des échos dans cette petite entrevue accordée à l’émission All in a weekend à CBC (vous pardonnerez, j’espère, mon anglais plus ou moins assuré).

La proposition bilingue la plus convaincante est toutefois celle de l’École nationale de théâtre, qui vient de boucler les célébrations de son cinquantième anniversaire avec une pièce bilingue, En français comme en anglais it’s easy to criticize, laquelle réunit les étudiants des profils anglophone et francophone, dans une mise en scène à deux têtes de Christian Lapointe et Chris Abraham, d’après des textes de Jacob Wren. En cinquante ans, c’est la toute première fois qu’une telle chose se produit. Dans une esthétique fragmentaire, ponctuée de séquences crées par improvisation, et dans une mise en place qui dévoile de manière très organique les tensions causées par la simple cohabitation des deux cultures, le bilinguisme apparaît naturel et très révélateur du profond paradoxe qui habite ces jeunes gens coincés entre leur désir d’ouverture à l’autre et leur sentiment de devoir protéger leur langue et leur culture. Bref, la question du bilinguisme y est abordée dans toute sa complexité, ne négligeant pas la dimension conflictuelle et le malaise qu’elle engendre inévitablement, mais creusant aussi des enjeux rassembleurs: la préoccupante montée de la droite, la nécessaire revitalisation d’une scène théâtrale devenue profondément mortifère et la recherche d’une manière efficace et authentique de prendre parole et de réfléchir au monde.

Spectacle hautement stimulant. Certes, je ne crois pas que la seule manière de faire un spectacle bilingue est de faire un spectacle sur le bilinguisme, mais puisqu’on en est aux premières expériences du genre, il m’apparaît normal de commencer par là. Et je trouve le conflit entre les anglos et les francos au Québec dramatiquement très riche. Il pourrait se décliner de multiples manières, à condition qu’il soit observé d’un oeil moins manichéen que ce qu’on a toujours fait.

Si je ne ne m’abuse, le film Laurentie (je précise que je ne l’ai pas encore vu), de Mathieu Denis et Simon Lavoie, tire sa substance du même malaise – celui d’un Québécois incapable de gérer la présence de l’Anglo voisin.

Or, il faut bien s’y faire. La minorité anglophone est une minorité linguistique officielle qui a tout à fait droit de cité sur notre territoire. Même René Lévesque avait profondément à coeur de respecter les droits de cette minorité – c’était la source de ses plus grands conflits avec Pierre Bourgault. Alors aussi bien faire du théâtre ensemble. Si ça se peut. Je suis d’avis que ça ne fonctionne que dans une esthétique postdramatique, laissant une large place aux images et aux corps, ou à l’expression d’une certaine spontanéité née d’un processus d’improvisation. C’est comme ça que travaillent les autres troupes bilingues que je connais. Suffit de se tourner vers la Belgique: le fabuleux travail de Jan Lauwers et sa Needcompany en est le meilleur exemple. En flamand, en français ou en anglais, c’est une célébration des possibilités interdisciplinaires du théâtre et des joies ou des déplaisirs de la cohabitation. Le théâtre n’est-il pas le meilleur lieu pour explorer ces enjeux-là?

Alors, oui, je crois que je rêve d’une «Montreal aesthetic», en français comme in english.

Qu’en pensez-vous?

 

Philippe Couture

À propos de

Collaborateur de JEU depuis 2009, il a écrit pour Voir, Le Devoir et Liberté. Il est édimestre à ICI Radio-Canada Première.

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