Critiques

HA ha!… : Pour la troisième fois

Il n’est pas courant de voir une pièce pour la troisième fois en trente-trois ans, dans trois mises en scène différentes. Cela s’est passé dans la même salle du TNM, et je n’ai jamais vu HA ha !… ailleurs depuis sa création. Je ne me souviens pas que d’autres théâtres professionnels de Montréal s’y soient mesurés. La mise en scène originale de 1978, signée Jean-Pierre Ronfard, (la pièce s’intitulait alors Ah ! Ah !… : on appréciera la nuance) me laisse le souvenir inoubliable d’un trop rare Robert Gravel ivre dans le rôle de Bernard qui semblait taillé sur mesure pour lui. Autour de lui, d’autres soixante-huitards avachis (Gilles Renaud en Roger, Sophie Clément en Sophie et Jocelyne Goyette en Mimi) offraient la vision désolante d’un clan totalement désabusé de la société. Un poète décrocheur, autoritaire et narcissique, joue l’amour et la haine avec sa compagne et un couple d’amis qui viendront s’installer chez lui. Dans Jeu 8, Jean-Paul Daoust (oui, le poète) est sévère : «Ce n’est pas sa meilleure pièce. C’est sa pire.» Il ajoute qu’il aimerait la voir montée par un autre que Ronfard.

Pour ma part, outre le jeu ahurissant de vérité de Gravel, je ne me souviens que d’une chose : je suis resté un long moment debout, complètement hébété, après le spectacle. Dans la salle vide, il n’y avait plus que Pierre MacDuff et moi, incrédules et sonnés.

Douze ans plus tard, en 1990, Lorraine Pintal a remonté l’étrange objet ducharmien dont tout le monde parlait encore, l’auteur ayant remporté le prix du Gouverneur général avec une version remaniée de son texte en 1982. Paul Lefebvre, qui recense le texte dans Jeu 26, trouve le jugement de Jean-Paul Daoust «d’une sévérité que beaucoup ont jugée excessive». Il est clair que cette pièce constitue un cas. Je dirai même, prolongeant ce mot à la manière de Ducharme, un casse-cou pour quiconque voudrait s’y frotter. C’est ce qu’a fait Lorraine Pintal, pas encore directrice du TNM. On retiendra de sa mise en scène le «condo» surélevé au-dessus d’un garage abritant cinq voitures rutilantes. Dans l’appartement, vingt et un aquariums constituaient le mur du fond. C’était l’époque de gloire de la scénographe Danièle Lévesque.

Dans Jeu 55, le collaborateur Michel Biron se dit «à court de superlatifs» devant cette proposition. Robert Lalonde (Roger), et Marie Tifo (Sophie) donnaient alors la réplique à Gaston Lepage et Julie Vincent. Le jeu m’était apparu puissant (il y faut toujours des interprètes hors pair), mais comme contrastant avec le cadre. On était moins dans le désœuvrement de toute une époque que dans la pathologie de quatre personnages marginaux. Ducharme s’en trouvait réduit.

En 2011, voilà que Dominic Champagne, après avoir longuement résisté à l’appel, accepte de se mesurer à cette œuvre impossible. Armé d’interprètes hors pair (François Papineau et Anne-Marie Cadieux – Bernard et Sophie – accueillant chez eux Marc Béland et Sophie Cadieux), il propose une nouvelle mouture de HA ha !… Ce qui frappe visuellement, c’est la projection sur les murs de bouts de textes de Ducharme tels «moignons moignons», «le bedit discours du drône» et autres «Sapa dalure» ou «Sass puppu». Bonne façon de nous faire pénétrer dans l’univers surréaliste de l’auteur.

Seulement, sur le plan du jeu, les acteurs sont inégaux. Si Papineau se démarque en seigneur du condo, poète tyrannique et d’une paresse crasse, de même que l’extraordinaire Sophie Cadieux qui campe une Mimi effarouchée, il n’en est pas de même des deux autres pur sang du jeu théâtral. Marc Béland affecte une ivrognerie de surface et Anne-Marie Cadieux manque de crédibilité en Sophie. Elle fait du Anne-Marie Cadieux, tout comme Sylvie Drapeau faisait du Sylvie Drapeau avant d’être prise en main par Alexandre Marine. Autrement dit, elle répète des attitudes et des gestes excessifs qui lui sont devenus naturels.

Il reste qu’une telle pièce, par son étrangeté même, gagne sûrement à être jouée longtemps. Il est même possible que le jeu se raffine avec les représentations. Si vous ne la connaissez pas encore, courez-y !

Pour lire la critique de la mise en scène de Jean-Pierre Ronfard dans Jeu 8, par Jean-Paul Daoust, c’est par ici

Pour lire la critique de la mise en scène de Lorraine Pintal dans Jeu 55, par Michel Biron, c’est par ici  

Ha ha!…
De Réjean Ducharme 
Mise en scène de Dominic Champagne
Au Théâtre du Nouveau Monde jusqu’au 10 décembre

Michel Vaïs

À propos de

Docteur en études théâtrales, membre de la rédaction de JEU, il écrit dans la revue depuis le premier numéro. Secrétaire-général de l'Association internationale des critiques de théâtre depuis 1998, il voyage beaucoup à l’étranger.

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