Chroniques

Les Invasions barbares au théâtre?

EXCLUSIF, titrait La Presse cette semaine en annonçant que Rémy Girard travaille sur une adaptation théâtrale des Invasions Barbares, le brillant film de Denys Arcand dans lequel le comédien jouait le rôle principal. C’était beaucoup s’exciter pour un projet qui n’a pas encore été présenté aux principaux diffuseurs de théâtre au Québec. Ma curiosité a néanmoins été piquée. Sauf que tout ça me laisse un peu perplexe. 

Adapter un scénario de film pour le théâtre est pourtant une pratique de plus en plus courante, et elle donne souvent des résultats stimulants. Le grand Ivo Van Hove a notamment proposé des adaptations très courues de certains films de John Cassavetes: Opening night, Faces et Husband. Faut dire que les films de Cassavetes, qui s’appuient sur l’improvisation ou sur une grande liberté d’interprétation de la part des acteurs, évoquent très fort les codes du théâtre et sont souvent tournés en plans-séquence. Rien à voir avec le langage cinématographique américain usuel.

À Londres, en 2007, le comédien Kevin Spacey a produit une adaptation de Tout sur ma mère, de Pedro Aldomovar. Là encore, on n’a pas de mal à imaginer l’exubérance du cinéaste sur une scène de théâtre. D’autant que ses films sont souvent structurés comme de véritables tragédies.

Il y a des exemples moins heureux: David Cronenberg a mis en scène en 2008 un opéra adapté de son film La Mouche. L’idée de faire de la science-fiction ou du fantastique au théâtre continue d’ailleurs d’exciter quelques aventuriers metteurs en scène. Il existe aussi, notamment, une version opératique d’Edouard aux mains d’argent.

Au Québec, Martin Genest s’est récemment emparé avec beaucoup de doigté du scénario d’Octobre 70, de Pierre Falardeau. À ce sujet, on peut d’ailleurs lire dans les pages de JEU un éclairant article de Josianne Desloges, Prendre un scénario pour une pièce, dans le numéro 134.

Mais encore faut-il que l’impulsion créatrice soit fondée sur des bases solides. Ou sur un sentiment d’urgence. Sur une conviction que le scénario constitue une riche matière théâtrale. Il faut que le théâtre puisse éclairer l’oeuvre ou qu’il puisse la réinventer, la propulser ailleurs, la réinterroger. Bref, il faut que le projet soit porté par une vision forte.

Qu’en est-il de ce projet d’adaptation des Invasions barbares? Le film est magistral, certes. Le scénario se lit bien, tel quel, et constitue indéniablement un objet littéraire. À vue de nez, il semble fortement théâtralisable. Mais disons que les citations de Rémy Girard que rapportent le journaliste Jean Siag ne nous le montrent pas très inspiré. Le comédien dit qu’il croit que «les gens vont se sentir proche des personnages.» Puis il explique le décor à deux paliers qu’il s’est imaginé: assez réaliste, très peu imaginatif. En fait, on comprend dès le début de l’article que la véritable impulsion n’est pas totalement artistique. «C’est la productrice Denise Robert qui a lancé l’idée au comédien, dans le but de marquer le 10e anniversaire du film, sorti en 2003.»

Je ne sais pas ce qui pousse vraiment Rémy Girard et Denise Robert à vouloir produire cette adaptation. Il faudra attendre de voir le spectacle pour porter un jugement plus éclairé. Évidemment, ils ne se mettront pas riches avec ce projet, et je ne crois pas qu’ils le fassent pour des raisons strictement commerciales, simplement pour avoir du succès. Mais l’adaption de longs métrages au théâtre me semble parfois problématique à cet égard. Pour renflouer les coffres, quoi de mieux, en effet, qu’un succès du cinéma qui attirera la curiosité d’une marée de non-inités? Et au diable la valeur artistique réelle du projet. Entre vous et moi, c’est un peu ce qui s’est passé avec ce fameux opéra de Cronenberg, descendu en flammes par les critiques new-yorkais et parisiens.

Philippe Couture

À propos de

Collaborateur de JEU depuis 2009, il écrit aussi dans le magazine Voir et discute culture à l'émission Plus on est de fous, plus on lit!, en plus d'être à ses heures édimestre, recherchiste et rédacteur culturel.

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