Critiques

Musique pour Rainer Maria Rilke : Des intentions trop claires?

Le désir de l’auteur et directeur artistique du Théâtre Bluff, Sébastien Harrisson, d’offrir au public adolescent, auquel sa compagnie se dédie, des spectacles aux textes forts, de les amener à s’intéresser à des œuvres littéraires d’importance, paraît on ne peut plus louable. Avec Musique pour Rainer Maria Rilke, une pièce de son crû, il avait l’ambition de montrer qu’un livre peut, encore aujourd’hui, bouleverser la vie d’un jeune, et l’aider à trouver un sens à sa vie. Peut-être n’a-t-il pas su se détacher suffisamment de l’objet de son admiration; toujours est-il que l’ouvrage nous laisse un peu sur notre faim.

L’auteur a imaginé l’histoire contemporaine de Nathan, un jeune solitaire dont la mère, son unique famille, dit ne pas pouvoir percer la coquille. Elle rêve d’avoir de vrais échanges avec lui, qui la trouve insupportable, surprotectrice, même si ce mot n’est pas prononcé. Or, un jour que Lou est absente, l’adolescent entend sur son répondeur une voix de femme inconnue lui annonçant qu’Andrew, le père qu’il croyait décédé avant sa naissance, vient de mourir de sa belle mort, dans un village à quelques kilomètres de là.

Pris de rage, du sentiment de trahison, d’avoir été floué par un mensonge intolérable, maintenu pendant toutes ces années, Nathan décide de fuguer pour trouver sa vérité. Entre-temps, il a fait la connaissance, par hasard, lui qui ne lit jamais, du livre le plus célèbre du poète autrichien Rilke, les Lettres à un jeune poète, que celui-ci adressa, à partir de 1903, à un jeune enrôlé aux ambitions poétiques. On le sait, ce petit livre, qui a marqué les jeunes lecteurs de plusieurs générations, foisonne d’enseignements pour qui cherche sa voie. Il sera un compagnon dans le parcours initiatique du garçon.

La fable inventée par Harrisson autour de Nathan – sa rencontre avec l’ex de son père, incarnée avec force par Macha Limonchik, qui joue aussi sa mère, est l’un des beaux moments de la pièce – apparaît un peu alourdie par les références à Rilke et à son correspondant, le jeune soldat Kappus – rôle ingrat tenu avec prestance et justesse par l’excellent Éric Paulhus. Les scènes entre les deux univers, entre les deux époques, malgré les parallèles intéressants, ne s’imbriquent pas toujours bien. Et puis, surtout, les dialogues, où tout est dit, voire analysé au fur et à mesure par les personnages, laissent peu de place à l’imagination et… à la poésie. Sans doute la mise en scène de Martin Faucher, sage, trop conventionnelle, ne favorise pas non plus l’élévation poétique.

Dans les circonstances, les comédiens font un bon travail: Albert Millaire campe un Rainer Maria Rilke paternel, empathique, à la palette peut-être trop monocorde; Sophie Desmarais joue avec aplomb Éléonore, une jeune fille amoureuse de Nathan, aux réparties pleines d’humour assez réussies; quant à Maxime Carbonneau, son Nathan est juste, il passe d’un état taciturne à la colère avec souplesse, crédible. Le spectacle m’a laissé l’impression qu’on ne faisait pas suffisamment confiance au public adolescent, qui a cependant manifesté tout au long de la représentation une écoute attentive.

Musique pour Rainer Maria Rilke
De Sébastien Harrisson
Mise en scène par Martin Faucher
Une production du Théâtre Bluff
Au Théâtre Denise-Pelletier jusqu’au 10 février

 

Raymond Bertin

À propos de

Journaliste depuis une vingtaine d'années, il est membre de la rédaction de JEU depuis 2005 et rédacteur en chef depuis 2017.

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