Critiques

Vigile ou le veilleur : Ironie du sort

J’ignore totalement si Morris Panych est juif. Quoi qu’il en soit, sa pièce Vigile ou le veilleur, à l’affiche du Rideau Vert dans une mise en scène de Martin Faucher, s’appuie sur une mécanique comique très proche de l’humour juif américain. Elle met en scène un personnage névrosé, excessif, mais capable de la plus délectable des autodérisions et des plus belles rosseries. Un humour, méchant, grinçant, plein d’esprit. Vigile, ce raté sympathique incarné très vivement par le comédien Eric Bernier, est bel et bien capable de cruauté envers lui-même, mais aussi envers les autres. La pauvre tante qu’il est venu veiller sur son lit de mort (Kim Yaroshevskaya, dans un rôle quasi muet) en fera les frais. 

Morris Panych, qui n’est pas joué très souvent au Québec, est sûrement l’un des auteurs dramatiques canadiens-anglais les plus connus et les plus joués à l’étranger. Il fait volontiers dans le théâtre populaire et divertissant, et on ne s’étonne donc pas qu’il se retrouve à l’affiche du Rideau Vert. Mais son humour particulier, qui carbure à l’ironie et à la rudesse (c’est parfois proche du slapstick), ne cadre pas vraiment dans les habitudes de la maison. On se réjouit de ce petit vent de fraîcheur.

Néanmoins, l’auteur a tendance à amoindrir l’effet de ses dialogues acidulés en y greffant un discours moralisateur sur l’absence de compassion et sur l’affligeante solitude de l’être humain occidental contemporain. Or, ce discours sous-jacent n’a pas besoin d’être affirmé si crûment pour être entendu, comme d’ailleurs les autres réflexions contenues dans la situation dramatique: des méditations sur la vieillesse, la fragilité des liens familiaux et l’inéluctable mort, qui rend la vie si absurde (bonjour Beckett!). En faisant porter à son personnage des répliques un peu gnangnan sur cette si ridicule existence, il diminue l’impact de son humour si railleur, comme s’il cherchait à s’en justifier.

La mise en scène de Martin Faucher, fort conventionnelle et peu imaginative, ne rend pas tellement justice au rythme de l’écriture. En multipliant les longs noirs entre les scènes les plus punchées, il cherche sans doute à faire respirer le texte. Il ne réussit pourtant qu’à faire tomber les blagues à plat. Si Eric Bernier joue correctement la névrose et l’agitation de son personnage, il rend moins bien ses zones d’ombre, ses dérèglements et son étrangeté. Il y avait pourtant de quoi faire: c’est un personnage savoureusement décalé, qui aurait commandé un jeu hors-norme, irrégulier, à la limite déroutant. Évidemment, il ne fallait pas non plus négliger de mettre en lumière la relation de tendresse et de compréhension mutuelle qui se développe à demi-mots entre lui et la vieille dame alitée, entre deux silences chargés et quelques révélations surprenantes. Faucher y a été très sensible. Trop, à mon avis, de telle sorte que la pièce penche davantage du côté de son versant sentimental et bon enfant que vers son extrémité cinglante. Or, si cette pièce fait de la solitude un fléau à combattre, ne vaut-il pas mieux s’y attaquer avec aplomb et sévérité, plutôt qu’à coups de sentimentalisme?

Vigile ou le veilleur
De Morris Panych
Mise en scène de Martin Faucher
Au Théâtre du Rideau-Vert jusqu’au 3 mars 2012 

 

Philippe Couture

À propos de

Collaborateur de JEU depuis 2009, il écrit aussi dans le magazine Voir et discute culture à l'émission Plus on est de fous, plus on lit!, en plus d'être à ses heures édimestre, recherchiste et rédacteur culturel.

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