Chroniques

L’acceptable entrevue de Sun News avec Margie Gillis

Le Conseil canadien des normes de la radiotélévision (CCNR) a tranché: l’animatrice Krista Erickson n’a pas violé le Code de déontologie de l’Association canadienne des radiodiffuseurs lors de son aggressive entrevue avec la chorégraphe et danseuse Margie Gillis en juin dernier. Évidemment, cette annonce donne des hauts-le-coeur au milieu culturel et aux amoureux d’art, toutes disciplines confondues. 

Je vais sans doute vous étonner, mais cette décision du CCNR me semble justifiée. Je n’ai aucune envie de brûler ma chemise sur la place publique pour protester contre l’organisme fédéral.

Et pourtant. Cette entrevue était aberrante. Totalement navrante. L’animatrice, en plus d’être aggressive, y étalait sans retenue son ignorance du milieu artistique et du fonctionnement des subventions. Elle lançait perpétuellement la même question sans prendre en considération les nuances que son sujet imposait et sans réellement écouter les réponses de son interlocutrice. Elle coupait sans cesse la parole à la pauvre Margie Gillis, qui est demeurée calme malgré tout. Ce n’était pas du journalisme (et j’espère que personne chez Sun News n’a prétendu faire du journalisme). Ce n’était même pas proche d’une entrevue d’affaires publiques.

Mais il n’y a pas eu d’insultes. Rien qui se rapproche d’un comportement discriminatoire. Beaucoup de malhonnêteté, certes, et de populisme, et de raccourcis de pensée. En somme, beaucoup d’igorance. Il est normal que nous attendions davantage de la part des médias. Il est normal que cette entrevue ait suscité les réactions outrées qu’elle a suscitée. Normal qu’une quantité phénomémale de citoyens indignés aient porté plainte. Je m’en suis réjoui. Mais, comme le dit le CCNR, l’artiste a tout de même eu la possibilité de s’exprimer, dans cette entrevue de 20 minutes où son temps de parole a été considérable. Dans les faits, froidement, on ne peut pas empêcher les gens de Sun News de faire ce qu’ils font, s’ils se gardent d’invectiver leurs interlocuteurs et les laissent se défendre. En respectant ces limites-là, je crois qu’ils ont tout à fait le droit d’agir comme ils le font. Hélas. On ne peut pas faire taire les gens simplement parce qu’on est en désaccord avec eux.

Pour la même raison, je ne m’oppose pas à la venue de CHOI RadioX à Montréal. On sait bien que c’est à ce genre de pensée de droite simpliste que nous aurons droit sur leurs ondes. On sait bien qu’il sera décourageant de constater chaque jour que des animateurs se mettent bêtement au service d’une idéologie sans réfléchir au-delà de leurs convictions butées. Mais il n’y a pas de bonne raison de les en empêcher. On ne peut que lutter contre leur démagogie en se montrant plus respectueux qu’eux dans notre approche des sujets sensibles, et surtout plus rigoureux et plus nuancés.

Ce qui est vraiment désolant, c’est que les cotes d’écoute de ces émissions ne cessent de grimper. Désolant aussi que les patrons de ces grands groupes médiatiques soient si aveuglés par l’argent qu’ils en perdent le sens des responsabilités. C’est désolant, aussi, et surtout, de voir que le gouvernement fédéral conservateur que nous avons élu n’est pas différent d’eux.

Dans l’affaire Margie Gillis, par exemple, pourquoi les représentants du Conseil des arts du Canada ou du Conseil des arts et des lettres du Québec n’ont pas jugé bon de prendre la parole et de réaffirmer l’importance du soutien public aux artistes? Pourquoi personne, au sein des ministères culturels, n’a cru bon de faire un peu de pédagogie pour contrer le discours abrutissant de Sun News? Jusqu’à preuve du contraire, malgré les menaces de coupure, les ministères culturels québécois et canadiens continuent de croire que les arts et la culture doivent être soutenus par l’État. Ils ont de bonnes raisons de le croire et ce principe fait partie de leurs lignes directrices. Ils sont donc en mesure d’expliquer à la population en quoi ce soutien est important. Dans un cas comme celui-là, qui a généré un total de 6676 plaintes au CCNR et alimenté la discussion publique pendant des jours, une petite intervention de ce genre ne m’aurait pas semblé superflue.

C’est ça le plus désolant. Le manque de couilles de nos gouvernements quand vient le temps de défendre les arts. Je sais bien que les gouvernements en place n’en font pas une priorité; leur positionnement idéologique ne ment pas à ce sujet. Ils ont tout de même la responsabilité d’agir en conséquence de leurs actes et de défendre le subventionnement de la culture, qu’il est pour l’instant hors de question d’abolir et auquel les citoyens canadiens et québécois, jusqu’à preuve du contraire, continuent de croire.

Pas que Margie Gillis avait besoin d’eux pour défendre son point de vue. Elle a amirablement répliqué à la bombe Erickson. D’ailleurs, le visionnement de cette entrevue, toujours disponible sur Youtube, suffit à lui donner entièrement raison. Elle s’y montre inattaquable. Pour cette raison, il faut absolument que cette vidéo continue à circuler. Je vous l’offre en guise de conclusion.

 

Philippe Couture

À propos de

Collaborateur de JEU depuis 2009, il écrit aussi dans le magazine Voir et discute culture à l'émission Plus on est de fous, plus on lit!, en plus d'être à ses heures édimestre, recherchiste et rédacteur culturel.

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