Critiques

Cranbourne : L’appel de la stabilité

Après Scotstown, voici Cranbourne. Même formule gagnante : un monologue pour acteur seul, à mi-chemin entre le conte urbain, le conte traditionnel et le monologue performatif. Fabien Cloutier, auteur, metteur en scène et interprète, mène son auditoire là où il le veut bien, grâce à une grande maîtrise du plateau et un impressionnant jeu physique. Même langage cru et même parole authentique, desquelles émergent un portrait saissant de l’homme rural contemporain. 

Je n’hésite pas à l’affirmer : Fabien Cloutier réussit un tour de force en déclinant autant de nuances au moyen d’une langue si rustre. L’chum à Chabot, ce personnage auquel on ne connaît pas d’autre nom, dit des choses profondément dérangeantes, dans une langue sale mais poétique. Son ignorance et sa violence ne sont jamais vraiment condamnables parce qu’elles sont contre-balancées par sa bonhomie, sa convivialité, ses bonnes intentions et ses doutes.

Si Cloutier cherche volontiers à nous attendrir de la détresse, des horizons limités, de la colère et du besoin d’amour de son personnage, il n’en éclaire pas moins ses zones obscures, son racisme mal-dissimulé, son mépris de l’autre. L’chum à Chabot est un bon gars, pas de doute, même si sa parole est parfois horrifiante. Il y en a tant, des comme lui, qu’on ne peut s’empêcher de reconnaître à l’auteur une profonde acuité. Les saisissants paradoxes du chum nous happent et nous invitent à une remise en question des préjugés qui nous façonnent. Les siens, envers les musulmans, ou les nôtres, envers les gens comme lui qui ont choisi une vie rurale que la plupart des urbains regardent de haut. Et ainsi de suite.

Comme dans Scotstown, l’chum à Chabot vivra une aventure initiaitique qui modifiera profondément sa vision du monde. Ressentant soudain l’appel de la stabilité, il abandonne la tournée des bars crasseux et se joint à l’équipe d’ouvriers de l’usine des petits gâteaux Vachon, à Ste-Marie de Beauce, où il trouvera même l’amour de sa vie. Ce qui donne lieu à des scènes rocambolesques : il faut voir comment il arrive à faire une demande en mariage sous les amoncellements de caramel dégoulinant d’une machine accidentée.

Fabien Cloutier a le souci du détail, et c’est savoureux. L’aliénation de l’ouvrier, dictée par le rythme du travail à la chaîne, est ainsi vue d’un nouvel oeil, humoristique mais néanmoins perçant. Le rire, d’ailleurs, se déclenche de manière incontrôlable à l’écoute des péripéties du chum. Le spectacle est hilarant, mais d’un rire décalé, qui jette sur la situation un éclairage inusité et remet en question notre perception de la réalité rurale. Jamais abrutissant.

Poursuivant la tradition du conte québécois, Fabien Cloutier avait intégré dans Scotstown une dimension fantastique et projeté ses personnages dans quelques hallucinations trompeuses. Cette fois, l’chum à Chabot vivra un épisode surréel à St-Magloire-de-Bellechasse, en plein coeur d’un festivat typique et étrangement scatologique. L’imaginaire et le merveilleux créent soudain une distance, un nouveau regard du chum sur son environnement immédiat.

À défaut de voyager loin, l’chum voyage dans son esprit et en revient transformé. Qui aurait dit qu’un tel hymne au pouvoir de la pensée pouvait surgir d’un pâturage où se meut une vache constipée, devant le regard d’une foule d’ivres villageois ? Tout est possible dans l’univers pittoresque de Fabien Cloutier.

Cranbourne

Texte, mise en scène et interprétation de Fabien Cloutier. Au Théâtre Outremont jusqu’au 12 septembre 2014.

 

Philippe Couture

À propos de

Collaborateur de JEU depuis 2009, il écrit aussi dans le magazine Voir et discute culture à l'émission Plus on est de fous, plus on lit!, en plus d'être à ses heures édimestre, recherchiste et rédacteur culturel.

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