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Emovere : L’esthète Eric Jean

Il y a une manière Éric Jean. Ses pièces sont des tissages éclatés, dans lesquels les vies des uns et des autres s’interpénètrent, et à travers lesquels les idées et les images s’associent et se confondent, selon une logique onirique. La manière est belle, pas de doute. Elle s’accompagne, depuis quelques spectacles, d’un parti pris pour pour la prise de parole directe, les acteurs se succédant au micro pour se raconter, entre réalité et fiction, accompagnés d’une trame sonore folk/pop émouvante, où domine le remixage et un certain travail d’échantillonnage. Le théâtre s’y fait presque concert. Ainsi, Eric Jean navigue à la croisée de plusieurs courants: dramaturgie éclatée, postdramatique, où disparaît plus ou moins le concept de personnage et où le récit emprunte une narrativité déstructurée, mais aussi théâtre imagé dans lequel les corps deviennent sculptures, et théâtre sonore baigné d’un puissant arrière-fond musical et mettant les voix de l’avant. Il y a là des ingrédients fertiles, que le metteur en scène agite lors de séances d’improvisations dirigées, de manière à fouiller l’humanité en laissant surgir l’irrationnel et le refoulé, tout autant que l’urgence, la passion, et la pensée telle qu’elle se construit spontanément.  

Mais comme dans En découdre, sa précédente pièce, cette esthétique soignée n’arrive pas à masquer la petitesse du propos d’Emovere: une fable sur la transmission et la relation parents/enfants, où les anecdotes personnelles issues de la vie de chacun des acteurs ne deviennent jamais vraiment matière à penser, ni même matière à une introspection personnelle. La pièce donne accès à une sorte d’album de photos de familles, liées entre elles par quelques similitudes et enrobées d’images scéniques évoquant l’idée de la trace ou du souvenir: le décor représentant une vieille maison éventrée, abandonnée, sera couvert à répétition de cendres et de poussières. 

À vrai dire, chaque histoire est remplie d’humanité et suscite une sorte de sympathie ou de tendresse, mais une tendresse banale et convenue, celle que nous éprouvons devant les histoires qui ne nous concernent pas et que personne n’a su nous raconter avec assez de profondeur. Une sympathie de surface, courtoise. Force est de constater que, malgré la beauté de chaque bribe de vie racontée ici, la narration se contente d’évoquer les choses en surface et ne réussit qu’à en montrer la banalité.

Il y a Matthieu Girard qui cherche les traces d’un père absent dans les ruines de Pompéi; Sasha Samar qui craint d’avoir perdu ses propres traces dans la poussière; Klervi Thienpoint qui réfléchit à l’héritage de sa grand-mère belge; Simon-Xavier Lefebvre qui évalue le legs parental le jour où les rôles s’inversent, alors qu’il doit s’occuper de son père malade. Et ainsi de suite. Se croisent même, d’un récit à l’autre, une évocation des liens entre l’Europe et l’Amérique ou une réflexion sur la maladie et la vieillesse qui éloignent irrémédiablement les enfants de leurs parents. Plus le spectacle avance et plus la réflexion sur la transmission place les personnages dans une sorte d’angoisse par rapport à leur propre héritage – sauront-ils transmettre quelque chose à quiconque? Mais la question s’évapore dans une volonté de ratisser trop large, de proposer toutes les réponses à la fois. Ainsi, la chanteuse Jasmine Bee, évoquant ses origines incertaines, se dira «libre de passé» et se réjouira de pouvoir reconstruire son identité à neuf. Le spectacle insiste longuement sur cette idée. Est-ce bien cohérent après avoir exhalé pendant près d’une heure l’importance des liens du sang et la beauté de la transmission parent-enfant? 

 

Emovere
Texte de Pascal Chevarie
Mise en scène par Eric Jean
Au Théâtre de Quat’sous jusqu’au 20 mai

 

Philippe Couture

À propos de

Collaborateur de JEU depuis 2009, il écrit aussi dans le magazine Voir et discute culture à l'émission Plus on est de fous, plus on lit!, en plus d'être à ses heures édimestre, recherchiste et rédacteur culturel.

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