Critiques

Une vie pour deux : Le grand amour

Qu’est-ce que le grand amour? Une attirance sans cesse renouvelée, un désir aiguillonné de jour en jour, et ce peu importe les années qui passent? Une connivence jamais démentie qui permet de toujours reconnaître l’autre dans ses aspirations, ses réussites, ses échecs? Ou est-ce, comme veut le croire Simone, la fusion de deux êtres? Cette question est au cœur du dialogue entre Simone et son mari depuis vingt ans, Jean, le père de ses trois enfants, dans Une vie pour deux, d’Evelyne de la Chenelière, d’après un roman de Marie Cardinal. 

Comme c’est Alice Ronfard, la fille de Marie Cardinal et de Jean-Pierre Ronfard, qui a proposé ce projet de spectacle, on peut y déceler un désir de témoigner de la vie mouvementée de ces deux artistes disparus il y a quelques années, mais surtout de suivre, à travers leur histoire, les tâtonnements d’une génération à la recherche de nouveaux rapports amoureux. Comment se dire féministe si on aime plier les chemises de son homme? Comment revendiquer une pleine liberté d’action tout en étant père de famille?

Alors qu’ils se retrouvent pour des vacances en Irlande avec le secret espoir de raviver leur flamme, Simone et Jean seront amenés à plutôt se regarder tels qu’ils sont et aussi à revoir ce qu’ils ont été durant ces années qu’ils ont partagé leur vie. Mais l’ont-ils vraiment partagée? Simone semble en douter, elle qui reproche à Jean ses aventures, sa trop grande liberté qu’il n’a voulu sacrifier sous aucun prétexte. Simone se révèle une femme possessive, déçue d’elle-même. «J’ai oublié de savoir vivre sans les enfants», dira-t-elle. Elle se croit ennuyeuse et est parfaitement consciente de sa dépendance à l’égard de Jean.

Celui-ci, bien que manifestement attaché à Simone, craint plus que tout de se faire dire quoi faire. D’ailleurs, dès le début, alors qu’ils viennent tout juste d’arriver sur les lieux de leurs vacances, elle lui lance: «Va explorer pendant que je range…». Autant il est content de voir qu’elle devine ses envies, autant il se rebiffe devant le ton impératif de sa femme. Tout cela, mené sur un rythme haletant où se bousculent les émotions, est d’une belle efficacité!

Pour interpréter ce couple à la fois uni et surpris de l’être, Violette Chauveau et Jean-François Casabonne puisent dans un large registre de jeu qui leur permet de passer de la tendresse à la révolte, de la supplication à l’ironie, de l’humour à la souffrance. Bien dirigés par Alice Ronfard, ils offrent une performance remarquable qui fera rire ou pleurer, et qui touchera tout spectateur qui s’est déjà frotté à la vie de couple… On les imagine nombreux!

Mais la surprise de ce spectacle réside dans la langue poétique d’Evelyne de la Chenelière qui réussit à passer de considérations banales à des réflexions philosophiques. Nous sommes loin de la pièce naturaliste. L’écriture fait une large part au récit, répétitions et images se succèdent pour que le spectateur communie aux pensées des personnages. Cette écriture sert très bien aussi une autre dimension de la pièce: le fantastique, dû à la présence, disons, d’un fantôme, celui d’une femme noyée que Jean aurait trouvée sur la plage.

Incarnée par une Evelyne de la Chenelière évanescente à la gestuelle très esthétisée, cette femme, belle et surtout énigmatique, se révèle le contraire de Simone, soit une femme qui ne croit pas en l’existence de l’amour. Cette noyée deviendra une obsession pour Simone et Jean qui lui inventeront une vie. Ce «jeu» leur donnera l’occasion de revisiter leurs propres peurs et fantasmes. Une aura de mystère plane donc sur tout le spectacle… comme menace la mort sur Simone.  La dernière scène est si troublante qu’il ne faut surtout pas en parler. Elle est à recevoir dans le plexus.

Une vie pour deux. Texte: Evelyne de la Chenelière, d’après le roman de Marie Cardinal. Mise en scène: Alice Ronfard. Créé à l’Espace GO en avril 2012. De retour à l’Espace GO du 22 octobre au 2 novembre 2013 et au Centre national des Arts du 9 au 12 avril 2014.

 

Louise Vigeant

À propos de

Docteure en sémiologie théâtrale, elle a été professeure de 1979 à 2011. Membre de la rédaction de JEU (puis rédactrice en chef et directrice) de 1988 à 2003, elle a présidé l’Association québécoise des critiques de théâtre de 1996 à 1999 et, de 2004 à 2007, travaillé à la Délégation générale du Québec à Paris.

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