Critiques

Des femmes : Règlements de comptes

En mai 2008, alors qu’il prenait la barre du Théâtre français du CNA, Wajdi Mouawad annonçait qu’il allait bientôt régler ses comptes avec le théâtre en mettant en scène les sept pièces de Sophocle. «Dans ma vie, le théâtre a été comme un fracas qui m’a interrompu dans une marche. Les Sophocle vont conclure mon histoire avec le théâtre. Après ça, j’aspire à beaucoup de solitude, de l’écriture, peut-être autre chose, mais plus le collectif, plus les acteurs, plus l’équipe, plus les spectateurs… plus le théâtre.» («Plans d’avenir», Voir Montréal, 8 mai 2008)

Quatre ans plus tard, mais aussi un an après ce qu’il est convenu d’appeler l’Affaire Cantat, le cycle Des femmes, premier pan de cet ambitieux «Projet Sophocle», prend l’affiche du TNM après avoir visité Ottawa et avant de se rendre à Québec. J’assistais donc vendredi soir dernier à la version intégrale d’une durée de près de sept heures.

Rappelons que les trois pièces, Les Trachiniennes, Antigone et Électre, ont été traduites par le poète français Robert Davreu à la demande de Mouawad. Les tragédies, qui partagent grosso modo une même scénographie et une même distribution, sont portées par trois héroïnes immenses, des femmes trahies, furieuses, bafouées et désobéissantes, mais surtout terriblement éprises de justice. Sylvie Drapeau est Déjanire. Charlotte Farcet est Antigone. Sara Llorca est Électre.

Il y a bien quelques effets, comme un plateau balayé par la pluie, abondamment recouvert de terre, une structure métallique qui s’élève, quelques chaises qu’on déplace avec cérémonie. Il y a bien quelques audaces en ce qui concerne l’adaptation, je pense notamment au mariage entre Hémon et Antigone ou encore à cet Héraclès prisonnier d’un corps de femme. Mais, de manière générale, la mise en scène est sobre, parfois même assez fade, étonnamment dépourvue de l’inventivité qui caractérisait l’utilisation de l’espace dans Le sang des promesses.

On pourrait dire que l’accent est ici mis sur le texte. Or, la partition est livrée de manière elle aussi assez convenue. On ne décèle à vrai dire aucun parti pris clair en ce qui concerne le jeu. Pas de souffle qui traverse l’ensemble du triptyque. Comment peut-on faire entendre pareils brûlots en y cultivant si peu de contrastes, en y imprimant si peu de reliefs? Il y a clairement un problème de direction d’acteur, mais on peut aussi se demander si tous les membres de la distribution sont à la hauteur de ces personnages plus grands que nature.

Heureusement, il y a les chœurs. Soyons francs, les chants et les musiques sont le principal intérêt du cycle. Douces ou assourdissantes, incantatoires ou franchement rock, les compositions de Cantat, Falaise, Humbert et MacSween épousent pleinement les craintes et les espoirs des choreutes. Au début, on se dit que la musique va nous entrainer dans le temps de le dire au bout de l’aventure. On savoure le côté gitan qu’elle apporte au spectacle. On pense un peu à Lorca. On se dit même que c’est pour galvaniser ainsi la représentation que les Grecs de l’Antiquité conviaient la musique dans leurs tragédies.

Malheureusement, les apparitions des musiciens et du chanteur sont de moins en moins nombreuses. Puis, on s’ennuie très vite de Bertrand Cantat. C’est que celui qui le remplace, Igor Quezada, n’est pas toujours à la hauteur de la situation. Vocalement, quelques passages sont fastidieux, mais c’est surtout la diction approximative du musicien d’origine chilienne qui est en cause, nous faisant perdre des pans entiers du texte. Je ne tente pas ici de rouvrir les hostilités au sujet de la présence ou non de Cantat sur scène, mais pour comprendre à quel point ce qui manque à la représentation est crucial, je vous suggère d’aller écouter l’album Chœurs, qui se trouve notamment sur l’iTunes Store.

Parce que le théâtre qui fait écho à ce qui se passe ici et maintenant n’est pas courant, parce que les spectacles qui traduisent ce qui déchire ma cité ne sont pas légion, je ne regrette pas le moins du monde d’avoir épousé sept heures durant les destins de Déjanire, Antigone et Électre. Leurs plaidoyers intimes et politiques trouvent de nombreuses résonnances dans une ère où les tyrans ont mille et un visages. Ces jours-ci, je me demande, comme d’autres critiques, comme certains artistes, ce que le théâtre peut bien faire devant l’injustice, ce qu’il peut opposer à la violence d’une fin de non-recevoir. Disons simplement que revenir à Sophocle fournit quelques réponses, donne quelques raisons de croire que le jeu en vaut la chandelle.

 

Des femmes: Les Trachiniennes, Antigone et Électre

Texte de Sophocle, traduit par Robert Davreu

Mise en scène par Wajdi Mouawad

Au Théâtre du Nouveau Monde jusqu’au 6 juin

 

 

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