Critiques

La pérégrin chérubinique : Soufre et éclats fulgurants

Il n’est pas courant de voir la foule faire la queue devant une église. Hier, 6 juin, les fidèles de Pol Pelletier et de Jovette Marchessault, qui sont souvent les mêmes, se pressaient devant l’église Sainte-Brigide pour assister au nouveau solo de la prêtresse du théâtre de femmes, qui se fait bien rare depuis longtemps.

À 20h, les casseroles ont commencé à tinter dans la salle, la comédienne ayant fait savoir qu’elle souhaitait la bienvenue aux étudiants et à ceux qui défendent la juste cause du carré rouge. Elle avait aussi annoncé dans le programme qu’elle ferait chaque soir un cadeau – différent – aux spectateurs après son spectacle.

Commence alors le Pérégrin chérubinique. Accompagnée par le discret multi-instrumentiste et bruiteur Jean-Jacques Lemêtre (connu par son travail exceptionnel avec Ariane Mnouchkine), Pol Pelletier, robe noire et pieds nus, se plante au milieu d’une longue table qui s’avance dans le public et, quasi immobile, lira le récit de Marchessault. Il s’agit donc de la lecture dramatisée d’un texte inspiré, avec ses images fulgurantes, mais souvent trop dense pour qu’on le suive à moins d’être un fan fini de cette écriture, ce que je ne suis pas. Il y est question du parcours initiatique d’une femme de la campagne et des personnages qui l’entourent, avec de nombreuses références aux textes de la Bible. Le quêteux du village est aussi sacré que les grandes figures légendaires. Après avoir clamé qu’on a « démoli » le Théâtre de Quat’Sous, logé dans une ancienne synagogue, la narratrice ridiculise la trop moderne « matérialité », « l’esprit d’analyse » et celui « d’épluchage », qu’elle oppose à la miraculeuse et très féminine « intuition ». Elle s’élève contre la maladie, ce « traitre mot », et la déchéance inéluctable. La comédienne articule tellement qu’elle en grimace.

Que Pol Pelletier, femme de théâtre atypique, aussi follement généreuse que passionnée, vibre et nous fasse vibrer à un texte avec les qualités de ses défauts ne m’a pas étonné. Mais après être passée à travers en une heure dix de lecture, voilà qu’elle nous invite à prendre un verre à la « cantine du peuple », dans un coin de l’église, et à demeurer ensuite pour le cadeau de la soirée.

Lorsqu’elle est revenue, hier soir 6 juin, elle a invité le public à se rendre à l’arrière de la grande église dénudée, derrière la table où elle était montée, pour vivre avec elle une « aventure héroïque ». C’est arrivés à la « terre promise », une fois passé le « Nil » à grands coups de casserole, une fois tous les spectateurs sagement assis autour d’elle, qu’elle a lu – encore – son dernier texte, « en avant-première mondiale » : le récit apparemment autobiographique d’une enfant de trois ans nommée Nicole Pelletier (Pol a déjà joué Nicole, c’est moi) qui s’est fait abuser au village par un prêtre nommé l’abbé Saint-Jean. Se présentant comme une « tache rouge entre les ténèbres et la lumière », avec des allers et retours entre la voix enfantine et la lucidité outragée de l’adulte, la comédienne auteure revient sur les luttes des femmes, et aussi sur des épisodes scabreux ou douloureux qui ont marqué l’actualité québécoise des vingt ou trente dernières années, de la revendication de l’Espace GO à célébrer les trente ans du Théâtre expérimental des femmes (avec la pièce d’un homme, un Français, mis en scène par un autre Français), à la condamnation pour viol du grand empereur du rire, Gilbert Rozon. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle tourne les coins ronds et qu’elle n’y va pas avec le dos de la main morte…

Si la première partie du spectacle était trop dense et maladroite (la comédienne m’aurait davantage touché débarrassée de son aide-mémoire), la seconde se présentait comme une ébauche sulfureuse qui gagnerait à être raffinée. Cela dit, Pol Pelletier a annoncé que son « cadeau » serait différent chaque soir. Alors, on ne sait jamais.

 

La Pérégrin chérubinique
De Jovette Marchessault
Avec Pol Pelletier
À l’Église Sainte-Brigide (1151 rue Alexandre de Sève), jusqu’au 9 juin
Dans le cadre du festival TransAmériques

 

Michel Vaïs

À propos de

Docteur en études théâtrales, membre de la rédaction de JEU, il écrit dans la revue depuis le premier numéro. Secrétaire-général de l'Association internationale des critiques de théâtre depuis 1998, il voyage beaucoup à l’étranger.

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