Critiques

La Corneille : Nourrie de réalité, chatouillant l’absurde

Je l’avoue: je n’ai jamais beaucoup aimé les pièces de Lise Vaillancourt. Depuis Marie-Antoine, opus 1 (quel titre étrange!), en 1984, j’ai toujours trouvé ses textes abscons, compliqués, voire torturés. Si je n’ai probablement pas vu les douze textes qui ont précédé la Corneille, aucune des pièces auxquelles j’ai assisté ne m’a laissé de souvenir impérissable. Mais voilà que sa dernière œuvre, montée au Rideau Vert, change tout.

La situation est claire dès le départ: une corneille a pénétré dans le loft de Julie. Mauvais présage, se dit-elle. Puis, tout au long de la pièce, on découvrira la vie quotidienne de la quadragénaire et, surtout, ses relations laborieuses avec sa mère qui débarque un jour chez elle avec une valise à la main. Seulement, la mère a la manie de disparaître et de réapparaître sans crier gare. Comme un chat ou une corneille affolée, elle va jusqu’à se fourrer dans les endroits les plus incongrus du loft, au désespoir de sa fille. Si l’on ajoute les fréquentes irruptions de la jeune voisine, Millie, tourneboulée par ses aventures lesbiennes, on conçoit que Julie, à bout de nerfs, cherche secours dans les tisanes, le yoga, les médecines douces ou… le gin!

La relation mère-fille explorée ici par le biais métaphorique est vraie. Nourrie de réalité, elle décolle vers le surréel et chatouille l’absurde. Mais avec humour et légèreté. Le texte est servi par une mise en scène intelligente et juste, qui maintient le public dans le vraisemblable jusqu’au dénouement, alors que le loft disparaît comme le royaume du roi qui se meurt chez Ionesco, car le temps est venu de passer le seuil de la vie.

Les trois interprètes sont idoines. En mère fatigante, Monique Miller gagne son public qu’elle entraîne dans son délire. Étonnamment, c’est son premier rôle au Rideau Vert depuis Yerma de Federico García Lorca, en janvier 1974. Son costume noir et ses longues ailes pour la scène finale annoncent sa parenté avec l’oiseau funeste. Pour lui donner la réplique, Annick Bergeron campe une fille qui voit ses repères et ses certitudes craquer sous ses pieds. Sa vie pépère de célibataire endurcie laisse entrevoir un revers pas très reluisant où l’égoïsme le dispute à la négligence des rapports familiaux. Et dans le rôle épisodique de la voisine, Marie-Ève Trudel entre dans la danse, ramenant Julie au réel et la soutenant au moment opportun.

Comme chez Carole Fréchette, toute la pièce se développe dans un long souffle, où aucun chemin de travers ne vient distraire l’attention. Voilà une pièce qui réjouira autant un public conservateur que des spectateurs exigeants. Un seul regret: que l’auteur se soit cantonnée quelque peu à la surface des émotions, alors que le sujet aurait permis davantage de profondeur et donc de vérité. Souhaitons pourtant que ce texte marque le début chez Lise Vaillancourt d’une série d’œuvres plus abordables.

 

La Corneille
De Lise Vaillancourt
Mise en scène par Geoffrey Gaquère
Au Théâtre du Rideau Vert jusqu’au 13 octobre 2012

 

 

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