Critiques

Timber! : Cirque des bois

Le hall de la Tohu a pris une couleur folklorique pour accueillir le Cirque Alfonse et ses joyeux barbus : décor de camp de bucheron d’antan et un orchestre trad qui joue avant l’entrée en salle. L’ambiance est à la fête et avec raison. Mariant cirque contemporain avec une musique et une imagerie traditionnelles, la vaillante troupe de Timber! a transformé ingénieusement billots, branches, outils, cordes, planches et accessoires de bois en appareils acrobatiques ou en objets à manipuler ou à jongler, pour le plus grand plaisir des spectateurs.

Présenté pour la première fois à Montréal complètement cirque en 2011, Timber! a fait du chemin. La mise en scène d’Alain Francoeur s’est resserrée pour le mieux et, après une tournée québécoise qui l’a amené récemment jusqu’en Abitibi, le spectacle revient dans la métropole. Pour succéder à son premier né, La brunante (2006), le Cirque Alfonse a réalisé sa deuxième création en pleine nature, à Saint-Alphonse-Rodriguez dans Lanaudière, d’où origine la famille Carabinier Lépine dont tous les membres font partie de cette compagnie de cirque itinérant. Alain Carabinier, père de l’acrobate Antoine et de la danseuse Julie, sans oublier la mère Louise Lépine à la gestion, font équipe avec 3 musiciens et 2 formidables acrobates : Alain Casaubon et Guillaume I. Saladin. À huit, neuf si on compte bébé Arthur, ces formidables performeurs tiennent leur public en haleine pendant une heure et demie avec une énergie festive contagieuse.

Au tout début du spectacle, dans le noir, on entend les craquements d’un arbre qui tombe avec fracas : Timber! En ouverture, une chanson, accompagnée au banjo et à la guitare, raconte l’histoire d’une fille montée dans les chantiers faire cookerie à une piasse par jour pour des gars renommés pour leurs gros bras. Acrobates et musiciens, portant fourrures et vêtements pour le travail en forêt, sont debout sur des billots qui leur servent de socle : bienvenue dans le monde des «gars de bois» revisité par le Cirque Alfonse.

Depuis l’époque de Jos Monferrand, l’exploitation forestière sur notre territoire a amené beaucoup d’hommes à passer l’hiver en forêt pour bucher. Chaque printemps, quand tout ce bois coupé prenait le chemin des rivières, entraient en action des acrobates dans leur genre : les draveurs, immortalisés par Jacques Labrecque dans une chanson folklorique connue : Les raftman. En 1957, Raymond Garceau a réalisé pour l’ONF un documentaire d’une vingtaine de minutes, La drave, avec chansons et commentaires par Félix Leclerc. Les camps de bucherons sont un lieu souvent représenté dans la culture populaire québécoise; certains conteurs y font débuter, justement pendant le temps des fêtes, la légende de la chasse-galerie.

Au sud du nord, le Cirque Alfonse marie le cirque et une partie de nos racines. Pour parler de la vie en forêt dans un camp, les actions se succèdent à un rythme rapide : poches de légumes qu’on lance, jonglerie avec des patates qu’on coupe en deux dans les airs et dont les moitiés retombent dans des casseroles; on se divertit avec des chansons paillardes, on danse, on joue des tours, on se défie pour des tours de force ou de rapidité…

Épatant ce que cette troupe a réussi à faire avec des arbres et la panoplie des bucherons ! Pratiquement tous les éléments du décor sont astucieusement utilisés ou modifiés. Un numéro avec des billots que les acrobates font rouler sur le plancher en montant dessus, évoque la drave. Sur une musique avec de l’égoïne, des godendards deviennent l’équivalent de cerceaux chinois, avec des dents de scie sur un côté, à travers lesquels les acrobates sautent. Un tronc ébranché devient une barre «rustre» plutôt que russe, sur laquelle Casaubon exécute un salto vrille avec ses bottes de chantier. Une roue de charrette devient un appareil acrobatique approchant la roue Cyr, et j’en passe.

Souvent endiablée et franchement traditionnelle au début du spectacle, la musique prend parfois des intonations actuelles pour amener une tension dramatique à certains moments forts du spectacle comme le trio de main à main évoluant sur des bûches. En plus des prouesses circassiennes, Timber! propose aussi de jolis moments comme un air joué sur des bouteilles ou un numéro mélangeant percussions et danse en sabots sur une table.

Si, en ville, le temps est au cocooning pendant les fêtes, sortez-en un peu pour vous faire un cadeau et passer un moment réjouissant avec le Cirque Alfonse. Dans Timber! vous entendrez la tradition, mais vous verrez aussi de l’inusité : un acrobate qui joue du banjo et de l’accordéon, une danseuse qui chante et fait claquer son fouet, une musicienne qui jongle avec des haches, un grand-père qui rebondit dans les airs, accroché à un bunjee. Mais surtout, vous verrez une façon de faire du cirque sans artifices, avec de valeureux acrobates, des interprètes touche-à-tout, des bons vivants qui déménagent et partageront avec vous le plaisir de faire la fête dans leurs bottines souriantes.

Timber!

Mise en piste : Alain Francoeur. Une production du Cirque Alfonse. À la Tohu jusqu’au 31 décembre 2012.

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