Critiques

Ignorance : Bonheur des cavernes

«Avez-vous réalisé vos rêves de jeunesse?» Voilà l’une des questions que soulève le Old Trout Puppet Workshop dans Ignorance, la plus récente création du collectif albertain. Ce spectacle de marionnettes, qui a pour thème le bonheur, est signé par l’ensemble de la compagnie, fondée en 1999, qui a déjà présenté ses spectacles à Montréal en 2007 et 2009. Certains membres du public ont aussi pu mettre leur grain de sel à la production, puisque la compagnie a donné la possibilité aux internautes de suivre et de participer au processus de création du spectacle, entièrement dévoilé en ligne au fil des différentes étapes de travail.

L’histoire se résume simplement. D’un côté il y a hommes préhistoriques, heureux ignorants, présentés dans différentes scènes de leur vie quotidienne allant de la chasse au mammouth à l’invention du dessin sur les parois d’une caverne. De l’autre, il y a les incompétents du bonheur, les humains d’aujourd’hui, qui tentent de se stationner en parallèle ou sont abrutis par le travail à la chaîne. Pour eux, le bonheur est une denrée rare. C’est en effectuant constamment l’aller-retour entre ces deux époques que le Old Trout Puppet Workshop souligne la grande différence entre l’époque préhistorique et aujourd’hui. Où est passé le bonheur?

Il est certes visible dans les yeux des marionnettistes, qui éprouvent une joie communicative à manipuler habilement les marionnettes, usant souvent de l’entièreté de leur corps — mention spéciale aux marionnettes-rats qu’un des manipulateurs chausse comme des pantoufles. Une narration accompagne ce spectacle quasi muet, si ce n’est de quelques interventions des marionnettistes sous forme d’onomatopées, dont une mémorable version de My Heart Will Go On.

Cette fable se déroule dans un décor fait d’un bois de cerf surdimensionné qui évoque l’antre des hommes de la préhistoire. Une toile qui rappelle la peau tendue d’un animal est accrochée aux pointes de ces bois en fond de scène, toile où seront projetées diverses images évoquant les multiples lieux où se transporte l’histoire. Au rayon accessoires, mentionnons I ’omniprésence de ballons jaunes, sur lesquels sont dessinés des visages souriants, qui flottent au-dessus des personnages contemporains, symbole du bonheur inaccessible. L’humour noir qui sillonne le spectacle est d’ailleurs présent dès le début grâce à cet accessoire, alors que la corde d’un de ces ballons s’enroule autour du cou d’un personnage, et l’étouffe.

En plus de l’immense plaisir des comédiens manipulateurs, la facture visuelle singulière et l’ingéniosité avec laquelle sont conçues les marionnettes se révèlent les points forts du spectacle. Les séquences les plus abouties sont sans conteste celles du temps préhistorique. Les scènes du temps présent se révèlent plus faibles, comme si elles n’appartenaient pas au même spectacle, autant dans l’esthétique que dans la dramaturgie, le monde contemporain ne parvenant pas vraiment à rejoindre l’autre. 

Somme toute, assister à ce spectacle procure un malin plaisir, et dans la course effrénée au bonheur, ces 75 minutes qui passent à la vitesse de l’éclair sont un placement sûr.

Ignorance

Une production du Old Trout Puppet Workshop. À Espace Libre jusqu’au 19 janvier 2013 et en reprise du 11 au 15 mars 2014.

 

Emilie Jobin

À propos de

Émilie Jobin est professeure au département de littérature et de français du Cégep Édouard-Montpetit.

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