Critiques

Warwick : Il faut qu’on parle d’Hubert

« Sortir de guerre, c’est comme sortir de prison », a écrit Charlie Chaplin. En effet, peut-on jamais prétendre en sortir entier, que l’on retrouve sa terre natale avec tous ses membres et un esprit fracturé ou que l’on doive réapprendre à vivre en tant que paraplégique, comme Hubert Fontaine, jeune vingtaine, personnage autour duquel s’articule la pièce Warwick de Jean-Philippe Baril-Guérard. Sa vie a basculé un après-midi en Afghanistan quand le blindé léger dans lequel il se trouvait a explosé, privant Hubert de l’usage de ses jambes, tuant un de ses collègues. Ce dernier est-il mort sur le coup comme le soutiennent les représentants de l’armée? N’a-t-il pas mis lui-même fin à ses jours lorsque son corps est charcuté, comme le réalisera Hubert plus tard? Pourquoi choisit-on maquiller la vérité? Pose-t-on ce geste pour assurer la santé psychologique du soldat invalide ou simplement pour contrôler l’image médiatique de cette guerre loin de faire l’unanimité? Qui sont ces jeunes qui s’enrôlent? Baril-Guérard a puisé dans un terreau fertile et offert une histoire tissée sur mesure à la cohorte 2012 des finissants en jeu du Cégep de Saint-Hyacinthe. Inspirée d’un fait vécu, la pièce se décline en une série de tableaux, parfois anecdotiques (la sortie en boîte de la bande s’éternise d’ailleurs inutilement), parfois savoureux (dont cet échange sur Skype entre Fontaine et sa sœur, qui travaille en Inde), quelquefois tragiques, prémisses d’une réflexion chez le spectateur.

La mise en scène de Michel-Maxime Legault fait bon usage du plateau ouvert, qui comporte une passerelle métallique permettant un jeu sur deux niveaux quand nécessaire, et des paires de bottes suspendues, qui ne peuvent que rappeler l’installation Missa de l’artiste montréalaise Dominique Blain. Certaines mimographies destroy, suggérant l’éclatement de l’obus aussi bien que des liens entre Fontaine et ses amis (afin que les étudiants se frottent au théâtre physique peut-être?), néanmoins paraissent plaquées. De plus, la présence des écrans surcharge inutilement l’espace, sauf lors de l’ouverture, alors qu’est déclamée, de façon clinique, une liste de parcours avortés de soldats canadiens, et à la toute fin (et encore). Les jeunes comédiens offrent une performance honnête dans l’ensemble, mais certains sont déjà plus habiles à multiplier les niveaux de jeu. Saluons tout particulièrement David Strasbourg, impeccable en Hubert Fontaine, tout en sensibilité et en puissance retenues. Rémy Ouellet, dans le rôle de Jonathan Hamel, le seul sorti « indemne » de l’explosion, qui n’a qu’une seule envie, y retourner, mise lui aussi sur une belle intériorité du registre. Soulignons également la palette de Marion van Bogaert Nolasco (en sœur de Fontaine), l’effervescence de Sébastien Tessier (Émile, le joueur de hockey) et la projection de voix de Benjamin Déziel (qui offre sinon une performance plutôt unidimensionnelle pour un policier revendeur de drogues).

La production aurait pu nous amener dans des zones plus sombres, certes, mais nous rappelle néanmoins que la guerre ne fait pas mille ou cent mille morts, mais mille ou cent mille fois une mort. Parfois, nous avons besoin de revoir les bases mêmes du calcul élémentaire.

 

Lucie Renaud

À propos de

Décédée en 2016, elle était professeure, journaliste et rédactrice spécialisée en musique classique, en théâtre et en nouvelle littérature québécoise.

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