Critiques

Waiting for the Barbarians : Apprivoiser l’ennemi intérieur

Écrit en plein apartheid en 1980 par J.M. Coetzee, Waiting for the Barbarians est devenu pour certains un texte daté, le personnage du magistrat, incapable d’assumer ses convictions, qui consomme la femme plutôt qu’il n’embrasse ses spécificités, ayant plus ou moins bien vieilli. Ayant déjà interpellé le compositeur américain Philip Glass qui en a tiré un opéra éponyme en 2005, il n’est sans doute pas surprenant que le metteur en scène Alexandre Marine ait souhaité transformer le roman en objet théâtral. Ce dernier nous offre ici une proposition forte, pertinente, les références directes aux lieux ayant été gommées, instillant à la pièce une portée universelle. Libre ensuite au spectateur d’admettre – ou non – à qui il confie le rôle des Barbares dans son quotidien.

Quelques minutes suffisent pour reconnaître le ton Coetzee, sa façon si particulière de lier petite et grande histoires, le sentiment d’impuissance qui pousse souvent les personnages à subir les événements plutôt qu’à les provoquer. (La parenté entre ceux du magistrat et du professeur d’université déchu de Disgrâce reste troublante.) Pourtant, on parle ici d’une double traduction, Alexandre Marine ayant d’abord souhaité présenter la pièce en Russie (on imagine sans peine comment son propos a pu être perçu comme subversif), son fils Dmitri (qui signe également une trame sonore particulièrement réussie, qui refuse la facilité, à des lieues des musiques du monde ou du remplissage habituellement associé aux partitions de théâtre) l’ayant ensuite retraduite en anglais pour les représentations données en août 2012 en Afrique du Sud (texte approuvé par Coetzee).

Comme souvent dans les mises en scène d’Alexandre Marine, les chorégraphies épurées rendent floue la frontière entre rêve et réalité, la jeune femme noire dont le magistrat s’est épris continuant de le hanter après qu’il l’eut raccompagnée chez les siens, alors qu’il est devenu le paria d’un régime qu’il croyait servir. La scénographie et les éclairages soutiennent le propos narratif, les panneaux vitrés divisant l’espace permettant certains jeux d’ombres et de filtrer une violence qui aurait sinon pu sembler insupportable. On notera aussi le rouge comme ponctuation : verre de vin versé qui évoque sang, lingerie affriolante de Zoé la prostituée, accents aux costumes du Colonel Joll, lèvres du magistrat se muant en troublante grimace de clown.

Les acteurs (tous originaires d’Afrique du Sud sauf Kimberly-Anne Laferrière, qui s’est jointe à l’aventure quand un visa a été refusé à celle jouant le rôle de Zoé) transmettent tous leur partition avec conviction. Grant Swanby réussit à insuffler une dose d’humanité au personnage central, qui voudrait faire plus, mais ne prend pas les moyens pour, alors que Chuma Sopotela, en jeune barbare aveugle et mutilée, possède un magnétisme à la fois animal et aérien, entre esprit et chair, entre souffrance et exultation. Nicholas Pauling, en colonel irascible, véritable enfant gâté, et Khayalethu Anthony, en apparence servile mais le plus souvent subversif, deviennent d’habiles caricatures des hommes de pouvoir.

Il nous reste à souhaiter que cette coproduction internationale du Centre Segal devienne la première d’une longue série.

 

Waiting for the Barbarians (en anglais)
de J.M. Coetzee
Mise en scène par Alexandre Marine
Une coproduction Centre Segal / Mopo Cultural Trust (Afrique du Sud)
Au Centre Segal jusqu’au 17 février 2013

 

Lucie Renaud

À propos de

Décédée en 2016, elle était professeure, journaliste et rédactrice spécialisée en musique classique, en théâtre et en nouvelle littérature québécoise.

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