Critiques

Les Morb(y)des : Donner voix à la misère

Deux sœurs dans un demi sous-sol à Hochelaga-Maisonneuve. Toutes deux souffrent d’un profond mal-être, coincées dans un corps trop gros et un appartement trop petit. Toutefois, si la cadette, Stéphany (Julie de Lafrenière), aspire à un ailleurs où elle se sentirait enfin exister, pédalant avec acharnement sur son vélo d’appartement, et passant ses soirées sur Internet à tenter d’élucider les meurtres en série qui sévissent dans le quartier, l’aînée, Sa Sœur, a renoncé il y a bien longtemps.

Vissée sur son canapé devant la télévision, faisant descendre les calmants à coup de litres de Coca-Cola, elle rit jusqu’à s’en étouffer du malheur des autres («Du monde qui tombe à terre, ça me fait rire ça»), déverse à flots son cynisme, et martyrise sa sœur à coup de remarques cruelles. Cheveux gras, visage gris, vêtements informes et gouaille hargneuse, Kathleen Fortin est méconnaissable, et campe un personnage à la fois haïssable et pitoyable, dont le désespoir et la solitude font peine à voir. Car c’est bien ce dont il est question ici: de ces oubliés de la société qui ne savent plus comment se faire entendre, qui cachent tant bien que mal leurs blessures sous des kilos de graisse, au fond d’un appartement crasseux, derrière l’écran d’un ordinateur ou sous une couverture; qui s’épuisent à se haïr; qui s’autodétruisent à force de ne pas trouver leur place.

Les Morb(y)des est la première longue pièce de Sébastien David, à qui l’on doit En attendant Gaudreault précédé de Ta Yeule Kathleen, présentées en janvier 2011 au Théâtre d’aujourd’hui, et qui lui ont valu le Prix auteur dramatique Banque Laurentienne. On y retrouve la langue directe et crue qui nous avait déjà séduits, ainsi qu’une habileté certaine à donner voix à la misère sociale, sans toutefois tomber dans le misérabilisme et avec un humour décapant. Dans Les Morb(y)des, la détresse est immense, étouffante, et elle finira par engloutir tous les personnages dans une fin à saveur psychotique surprenante de par le revirement de personnalité qu’elle attribue à Stéphany, et à laquelle on peine à adhérer, malgré les efforts du metteur en scène pour en accompagner le caractère délirant.

Gaétan Paré prouve une nouvelle fois qu’il méritait bien de recevoir le Prix John-Hirsch 2012 du Conseil des arts du Canada, prix attribué à un metteur en scène débutant prometteur (on se souviendra notamment de ses mises en scène du Moche de Marius von Mayenburg, à l’Espace 4001 en 2010, et de Hamlet est mort. Gravité zéro, de Ewald Palmetshofer aux Écuries en 2012). Il dirige avec doigté les deux comédiennes (ainsi que l’auteur de la pièce, qui incarne un faux scout maigrichon et psychopathe), exploite à merveille l’espace et nous faire ressentir l’atmosphère oppressante qui règne dans cet appartement dont on n’ouvre jamais les fenêtres, tâchant de couvrir l’odeur de renfermé au moyen d’un aérosol au parfum de «brise de fleuve».

La scène du pop-corn est mémorable, dans laquelle Kathleen Fortin s’extirpe avec difficulté de son canapé, se traînant lentement jusqu’à la machine à pop-corn qu’elle ramène péniblement avec elle, la plaçant à terre entre ses pieds écartés, de telle façon que le pop-corn semble vomi par ses entrailles, le tout sur une chanson de Moby (l’idole de Stéphany) diffusée au ralenti. Il y a dans cette image puissante tout le désoeuvrement et tout l’esseulement d’une femme qui a si peur de la vie et du regard de l’autre qu’elle n’a pas mis le pied hors de son demi sous-sol depuis des années, jusqu’à s’oublier elle-même, jusqu’à se confondre avec les meubles. Marquant.

Les Morb(y)des

Texte : Sébastien David. Mise en scène : Gaétan Paré. Une coproduction du Théâtre de Quat’Sous et de la Bataille. Au Théâtre de Quat’Sous jusqu’au 23 mars 2013.

Un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *