Le 29 avril 2011 s’ouvrait entre les murs du cabaret O Patro Vys, sur l’avenue du Mont-Royal, à Montréal, la 10e édition du Festival du Jamais Lu. La soirée, orchestrée par Martin Faucher, s’intitulait Jusqu’où te mènera ta langue, tu suite !

Dans le programme, il était écrit : « Pour ses 10 ans, le Jamais Lu a réuni dix auteurs qui ont fait vibrer la décennie du Festival et leur a demandé de répondre à une question : « Avec votre langue, qu’avez-vous envie de célébrer, de fouiller, de dénoncer, ici à Montréal, ici au Québec, ici au Canada, ici dans le monde ? » Le grand paradoxe de l’auteur de théâtre québécois est d’avoir à être de son temps, d’écrire ici et maintenant, mais d’être joué seulement dans deux ou trois ans. Alors qu’en est-il de la spontanéité ? Tout bouge autour de nous. Le Printemps arabe nous donne des leçons. Ça crie « Dégage ! » un peu partout. Alors qu’ici, quoi ? Jusqu’où te mènera ta langue, tu suite ! est une soirée placée sous le signe de l’urgence et des actualités de 2011. Les dix auteurs réunis ont écrit une partition, un coup de gueule, une bombe qu’ils ont envie de poser pour faire éclater le ronron du discours ambiant. De leur langue a émergé du théâtre, de la poésie, du manifeste, du pamphlet… et une belle soirée de 10e anniversaire ! »

Portée par Dany Boudreault, Philippe Cousineau, Ève Landry, Hubert Lemire, Marie-Ève Pelletier et deux musiciens, la soirée offrait une tribune à des auteurs de théâtre de diverses générations, mais surtout les incitait à inscrire comme jamais leurs paroles hic et nunc. Je me rappelle avoir ri et pleuré. Je me rappelle m’être reconnu dans ces prises de position. Je me rappelle avoir vu ma réflexion sur plusieurs sujets éclairée par les propos qui ont retenti ce soir-là. Engagée aussi bien qu’engageante, cousue de certitudes et de doutes, parsemée de cruelles vérités et de douces illusions, mais toujours placée sous le signe d’un franc-parler qui manque de plus en plus terriblement à notre époque, cette soirée était de celles qu’on aimerait ne jamais voir se terminer.

Depuis ce soir d’avril 2011, je me dis qu’il faut que l’expérience se répète et que ces textes soient accessibles au plus grand nombre. Je me suis réjoui quand le spectacle a connu une nouvelle mouture à Ottawa le 12 septembre dernier. Je suis enchanté de savoir qu’il visitera, dans des configurations à géométrie variable, quelques maisons de la culture montréalaises entre le 22 février et le 27 mars 2013. Mais je trépigne carrément à l’idée que la tournée prendra fin le 11 août prochain, sous les étoiles, au Théâtre de Verdure du parc La Fontaine, dans une version qu’on promet toute spéciale.

Avec ce dossier, qui réunit dix textes choisis avec soin (notez que le texte d’Olivier Choinière, « L’administration nous ronge », a été publié dans Liberté, no 294, janvier 2012, p. 64-68, ce qui explique son absence ici), dix des nombreuses scènes, confessions et plaidoiries entendues lors de l’une ou l’autre des soirées Jusqu’où te mènera ta langue ?, nous avons voulu traduire la diversité des tons et l’acuité des prises de parole.

Dans « La fiction ne suffit plus », le texte qu’elle a signé pour ouvrir le dossier, Marcelle Dubois, directrice artistique et générale du Festival du Jamais Lu, définit superbement l’esprit d’une soirée qui est en train de devenir emblématique de l’événement à la barre duquel elle se tient : « La jubilation d’exister dans sa plus simple, belle, flamboyante et autoréférencée expression de soi. Une permission de liberté, d’engagement et de spontanéité qui est donnée à douze auteurs. Seule contrainte à la commande d’écriture : aller aussi loin qu’ils le peuvent. Demander à ces jeunes porte-parole de notre société de parler de notre actualité sans censure et sans ambages, c’est nous permettre de réfléchir ensemble, de faire exploser nos carcans intellectuels, mais surtout d’appartenir à la même communauté qui espère davantage que ce qu’on lui offre. »

Dans un texte intitulé « Entendre la voix qui hurle, écouter la voix qui susurre », Martin Faucher, idéateur et metteur en scène de la soirée, nous rappelle que « les auteurs dramatiques sont des libres-penseurs qui peuvent brillamment éclairer notre nuit des temps, mais qu’on entend trop peu sur la place publique », puis déplore qu’on les relègue trop souvent « aux sombres coulisses de nos théâtres, dans le fin fond de nos salles de répétition ou encore [qu’] on les préfère tapis derrière les claviers et les écrans blafards de leurs ordinateurs ».

Suivent les textes contrastés de Fanny Britt, Sébastien David, Philippe Ducros, Emmanuelle Jimenez, Annick Lefebvre, Catherine Léger, Jean-François Nadeau, Dominick Parenteau-Lebeuf, Catherine Voyer-Léger et Anne-Marie White. Il est question du rien qui prend de plus en plus de place, des sacres qui sont parfois de beaux mots, des raisons qu’il y a de se lever et de rêver, des mots qui se font violer tous les jours, des tonnes de plumes qui valent souvent bien plus que les tonnes de briques, de la relativité des champs d’expertise masculin et féminin, de la liberté qui vient avec des devoirs, de l’immortalité de l’amour maternel, de la nécessité de mettre des mots sur ce que nous sommes et finalement de nos allées et venues de citoyens-moutons. Précisons que chaque texte est précédé d’une réponse à la question « Pourquoi j’écris ici et maintenant ».

Aussi dans ce numéro

Outre un bon nombre de comptes rendus critiques, vous trouverez dans ce numéro de la revue une étude de Katya Montaignac à propos de la figure du couple dans quelques spectacles de danse présentés récemment dans la métropole. La chorégraphe Mélanie Demers nous propose ensuite une savoureuse et inspirante réflexion sur l’engagement et la prise de risque en art, un texte qui a d’abord été lu lors d’une rencontre de l’Association des compagnies de théâtre.

La Carte blanche de ce numéro a été offerte à Max-Otto Fauteux. Diplômé de l’École nationale de théâtre en 2010, le jeune scénographe nous fait entrer dans son déjà riche univers esthétique à l’aide de photographies, de maquettes et de collages. Sous la rubrique Chroniques, vous lirez deux textes. Tout d’abord, Michelle Chanonat s’autoproclame « folle de Chéreau » après avoir assisté aux sept représentations de Coma données au TNM par l’homme de théâtre français en octobre et novembre derniers. Vous constaterez que rien n’a échappé à son regard de lynx et à sa grande sensibilité. Ensuite, Michel Vaïs nous entretient d’un spectacle chilien vu en Bosnie-Herzégovine. Signé Guillermo Calderón, Villa revisite de manière ingénieuse et bouleversante certains des plus sombres épisodes de la dictature du général Pinochet.

Sous la rubrique Festivals, vous trouverez d’abord trois textes concernant des créateurs qui seront de l’édition 2013 du Festival TransAmériques. Cyrielle Dodet s’est entretenue avec Enrico Casagrande et Daniela Francesconi, de la compagnie italienne Motus ; la metteure en scène et directrice de la compagnie Joe Jack et John, Catherine Bourgeois, a discuté avec Bruce Gladwin, de l’australien Back to Back Theatre ; et finalement Ariane Fontaine a recueilli les propos de la danseuse et chorégraphe québécoise Louise Lecavalier. Suivent deux comptes rendus de festivals. Françoise Boudreault se penche sur la portion scandinave de la plus récente édition de Montréal Complètement Cirque, et Raymond Bertin décrit les plus beaux moments qu’il a vécus en assistant au Festival national de théâtre de Bucarest, en Roumanie.

Sous la rubrique Profils, Fabienne Cabado signe un portrait étoffé d’Odette Guimond, une praticienne et pédagogue qui nourrit une grande passion pour l’éducation somatique et plus précisément pour la méthode Feldenkrais. Finalement, sous la rubrique Mémoire paraît un article sur Henri Letondal, figure marquante du milieu culturel montréalais de l’entre-deux-guerres. Parmi les nombreuses activités de l’homme, Marie-Noëlle Lavertu s’attarde à celle de critique et plus exactement à sa perception du théâtre amateur en s’appuyant sur des chroniques parues dans le quotidien Le Canada entre 1930 et 1936.

Bonne lecture !

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