Critiques

King Dave : Furieux et désespéré

La violence naitrait-elle d’un appauvrissement du vocabulaire ?  Quand on n’a pas les mots pour exprimer ce que l’on ressent, on se sert de ses poings, n’importe quel sociologue vous l’expliquera. Ce que fait Dave, le king des loosers. Avec une provision des mots qui se réduit à criss, tabarnak, man (qui revient si souvent qu’on le croirait employé comme une virgule) et une flopée d’expressions en anglais,  Alexandre Goyette raconte la descente aux enfers d’un gars comme tant d’autres, pris entre les gangs de rue et ses velléités de résistance, coincé dans un engrenage impitoyable, entre la rage et la peur. Alcool, drogue, coups et blessures, trip de pouvoir, de fric et de sexe, le tableau de la réalité est sombre et désespéré. Même la larme qui perle aux yeux de Dave à la fin de la pièce ne suffit pas à espérer une quelconque rédemption. De l’humain il n’a plus que le nom, il est devenu une bête furieuse qui nous assène le désespoir qui l’habite comme une baffe dans la gueule. Et ça marche.

La performance est réussie, celle de l’auteur, celle de l’acteur. C’est solide, c’est proféré, voire éructé, à un rythme que Louis-José Houde pourrait lui envier mais qui fait qu’on loupe des phrases entières, à un volume sonore proche du mégaphone, ce qui n’est pas recommandé pour les acouphènes, il faut bien le reconnaître.

Dans la salle ridiculement minuscule du Prospero, faire œuvre de scénographie relève de l’utopie. Alors pourquoi y installer un décor, sordide il va de soi, et très anecdotique, qui montre un morceau de salon avec trois coussins avachis et une salle de bains miteuse, dont l’acteur ne se sert pratiquement pas ? Les plus belles scènes sont celles jouées devant le décor, celles qui se passent dans un extérieur qu’Alexandre Goyette sait bien suggérer.

Créé en 2005, dans une mise en scène de Christian Fortin, King Dave s’est taillé un beau succès dans toute la province. On a salué la force de l’écriture, dans un langage de la rue plus vrai que nature. On a souligné l’interprétation musclée d’Alexandre Goyette, son aisance à évoquer les différents personnages qui peuplent la solitude de Dave. Et on ne reviendra pas là-dessus. Mais, au même moment, dans l’ouest de la ville, un autre monologue d’un autre mauvais garçon est livré, dans une langue puissante et théâtrale… Un texte lui aussi écrit d’une traite, sans ponctuation, pour dire la violence des villes, le racisme et l’exclusion, la peur et la solitude, la subtile désespérance distillée dans une poésie sauvage et belle comme la nuit juste avant les forêts… Ici on transcende, ailleurs on reproduit. Ici on théâtralise, ailleurs on témoigne.

Pour dénoncer, il ne suffit pas de montrer, les médias s’en chargent pour nous. Non, il faut trouver les mots pour le dire. Et puisque Dave ne les a pas, il fallait les lui donner…

 

King Dave

Texte et interprétation Alexandre Goyette

Mise en scène Christian Fortin

Au Prospero, salle intime, du 30 avril au 18 mai

 

Michelle Chanonat

À propos de

Rédactrice indépendante, membre de la rédaction de JEU et rédactrice en chef de la publication Marionnettes, elle collabore avec diverses entreprises culturelles du grand Montréal.

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