Critiques

Festival Off d’Avignon | La mort de Marguerite Duras : Le théâtre à l’état pur

La mort de Marguerite Duras est une des rares pièces traduites en français de l’auteur, acteur et psychiatre argentin Eduardo Pavlovsky. Elle a été créée en 2000 à Buenos Aires et son titre fait référence à un essai de Marguerite Duras, Écrire, dans lequel elle raconte avoir vu mourir une mouche et la tristesse qui s’en est suivie. De l’obscurité, un homme apparaît, vêtu d’un manteau sombre et informe, pieds nus, dos au public. La voix s’élève, belle et grave, qui décrit méticuleusement les dernières minutes d’une «mouche domestique exilée dans la solitude». Cette mouche, il lui donne le nom d’une grande solitaire: Marguerite Duras. Il l’accompagne et note comme un médecin l’heure du décès, 3 heures 18.

«Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder en face», écrivait La Rochefoucault. L’homme pourtant se risque à l’exercice, et de cette confrontation avec la mort naît une réflexion philosophique. Vieux boxeur aux mains bandées, il déroule son passé, dans une violence douloureuse traversée d’un humour désenchanté, dernier rempart contre l’absurdité et le désespoir. De sa mémoire morcelée et anachronique surgissent des scènes déroutantes, dérangeantes, racontées dans des mots superbes et torturés. Souvenirs d’enfance de vacances à la plage, de l’apprentissage de la boxe avec son père, des séances de «tabassage obligé» pendant la dictature, de la rencontre érotique avec une jeune fille qui ne veut rien d’autre qu’embrasser son dentier, de son désir de devenir acteur… Et puis, il y a sa femme, ou plutôt la voix de sa femme (enregistrée par Anouk Grinberg), à qui il adresse son angoisse de mort, sa demande de pardon, son désir de rédemption, avant que la mort ne survienne, comme celle de la mouche, à 3 heures 18.

L’acteur, Jean-Paul Sermadiras, sert remarquablement le texte. D’une voix grave et modulée, dans un jeu tout en retenue et en finesse, il donne corps et âme à ce personnage désespéré et pourtant drôle, souvent cynique, qui tente de trouver un sens à une vie chaotique. Évoluant dans une scénographie monochrome aux lignes épurées, faite de quelques paravents patinés qui encerclent l’acteur et laissent filtrer des rais de lumière comme les barreaux d’une prison, des lignes de fuite qui permettent d’échapper à l’enfermement implacable d’une solitude grise et dure comme la pierre d’une tombe.

Jeune acteur et étudiant en cinéma, Bertrand Marcos signe ici sa première mise en scène, dépouillée et efficace. Son remarquable travail de direction d’acteur, tout en finesse et en intelligence, donne un relief intense à ce texte étrange. Spectacle minimaliste et acte de théâtre pur, ce court monologue agit comme un uppercut au foie: il coupe le souffle et laisse groggy, dans un état proche du KO psychologique mais avec cette bienheureuse sensation d’avoir vécu un moment exceptionnel.

D’abord présentée du 3 mars au 24 avril à la Manufacture des Abbesses à Paris, La mort de Marguerite Duras a été reprise au Théâtre du Lucernaire, toujours à Paris, du 29 mai au 4 juillet 2013.

La mort de Marguerite Duras. Texte: Eduardo Pavlovsky. Mise en scène: Bertrand Marcos. Une production de la compagnie du Pas Sage, au Festival d’Avignon OFF, du 6 au 31 juillet, à 15h05, au Théâtre Les 3 soleils, 4 rue Buffon, Avignon.

 

Michelle Chanonat

À propos de

Rédactrice indépendante, membre de la rédaction de JEU de 2009 à 2019, rédactrice en chef de la publication Marionnettes, elle collabore avec diverses entreprises culturelles du grand Montréal.

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