Critiques

Tranche-Cul : Théories de l’évolution

Pour donner le coup d’envoi à la Zone Homa 2013, on pouvait difficilement imaginer mieux que Tranche-Cul, un «laboratoire» aussi dérangeant que cathartique signé Jean-Philippe Baril Guérard. Sur un ton agressif, hargneux ou carrément méprisant, une dizaine de personnages y lancent leur fiel avec superbe. Sexualité, politique, système de santé, capitalisme, art, environnement et tyrannie de l’apparence sont quelques-uns des thèmes qui passent au tordeur.

L’auteur et metteur en scène, à qui l’on doit plusieurs contes urbains pour adultes avertis, mais aussi Baiseries, une pièce sur la sexualité de sa génération, s’engage cette fois à dépeindre ce qu’on pourrait appeler les violences quotidiennes. Vous savez ces persécutions presque banales? Celles qu’on inflige à son prochain sans vraiment s’en rendre compte? Ou encore celles qu’on subit sans en mesurer pleinement les séquelles?

Faut-il nécessairement qu’il y ait toujours et partout un bouc émissaire? Le faible et le fort, le dominant et le dominé, est-ce inhérent à la nature humaine? Inévitable? C’est le genre de questions qui se trouvent à mon avis en filigrane de chacune des invectives signées Baril Guérard, des attaques aussi brèves que cruelles dont la plupart font mouche.

La disposition bifrontale permet au spectateur d’observer les réactions de ses semblables, mais aussi de recevoir la parole du comédien, lui-même debout au milieu de l’assistance, comme qui dirait en pleine gueule. L’effet est très réussi. Sur le fond comme sur la forme, difficile de ne pas se sentir concerné par ces discours politiquement incorrect et parfois même subversif. On joue ici et de manière plutôt habile sur cette mince et fascinante ligne entre la dénonciation d’un point de vue et son endossement sans retenue.

Bien que les dix comédiens possédaient leurs partitions à des degrés divers – rappelons qu’il s’agit d’un laboratoire –, ils ont tous fait preuve d’un aplomb remarquable. Mention spéciale à Isabeau Blanche, Karine Gonthier-Hyndman et Manon Lussier, dont les personnages étaient aussi désopilants que perfides.

La partition présente bien entendu quelques imperfections. Il y a un peu de réécriture à faire ici et là. Quelques répétitions dont la pertinence reste à démontrer. Mais rien qui ne puisse être corrigé d’ici à ce que la production définitive voit le jour. Une production qu’on attend déjà avec impatience, faut-il le préciser?

Le bref monologue le plus difficile à encaisser, le plus «confrontant», du moins en ce qui me concerne, est celui interprété par l’auteur lui-même. En s’appuyant sur l’animalité inhérente à la sexualité humaine, le personnage tente de convaincre sa partenaire, et de manière plutôt crue bien entendu, qu’elle a tort de vouloir fixer des limites au lit.

«Y’a une raison pourquoi on est ici / Dans ta chambre / Y’a une raison / Pis faut pas / Se battre / Contre ça / C’est parce que moi j’ai une envie / Une envie comme la tienne / C’est tu sain c’est tu pas sain / Peut-être peut-être pas / Mais c’est pas à toi pas à toi pas à toi de juger / C’est parce que t’es tellement belle / Que je peux pas m’empêcher de te barbouiller de ma crasse.» Vous avez dit troublant?

Tranche-Cul en laboratoire à la Zone Homa. Texte et mise en scène: Jean-Philippe Baril-Guérard. Le 16 juillet 2013, à la maison de la culture Maisonneuve.

 

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