Critiques

La preuve ontologique de mon existence : Verdict suspendu

«Coups de poing, coups de pieds, harcèlement amoureux, poignées de cheveux arrachées à ma tête – ce sont des preuves que les autres existent. Vous les verrez, vous les sentirez.» Dès les premiers instants de La preuve ontologique de mon existence, on comprend que l’on plongera dans un camaïeu de noirs, palette que Joyce Carol Oates a de tout temps privilégiée.

Adolescente en fuite, Shelley vit maintenant enfermée dans un lieu sordide, sous la coupe de Peter V., qui vend ses services à des hommes d’une affligeante banalité, mais en manque de violence. Elle a cherché à disparaître, à oublier sa famille. Elle a fini par s’annihiler en faisant disparaître les kilos, en consommant des psychotropes. Dépossédée d’elle-même, elle ne se définit plus qu’en tant que possession, celle de Peter, qu’elle croit aimer, celle de Martin son nouveau «mari» qui ne peut, lui, se définir qu’en la frappant.

Le spectateur a d’abord l’impression que la pièce s’articule autour du personnage de Shelley (campé lors de la première off Broadway en 1972 par Eileen Dietz, qui atteindra un statut culte l’année suivante pour son rôle dans L’exorciste). Il faut plutôt percevoir le fil narratif à travers les yeux de Peter, né une seconde fois à l’âge de 25 ans, après s’être identifié à Piotr Stépanovitch Verkhovensky, l’un des principaux protagonistes des Possédés de Dostoïevski (titre qu’il faudrait plutôt traduire par Les Démons). Méphisto des temps modernes, interprété avec ce qu’il faut de suavité troublante par Frédéric Lavallée, Peter inscrit dans son petit calepin le nom de toutes ces âmes perdues, autant de jeunes filles ayant voulu fuir, se fuir.

Il pose un regard à la fois tendre et désabusé sur Shelley, la défend avec une courtoisie presque chevaleresque quand son père (Jean-François Blanchard, en apparence indécis envers le registre à adopter) tente de lui rappeler son passé en projetant une série de photos, s’efface lorsque Martin réclame son dû (Jean-Marc Dalphond, tout droit sorti du Motel Bates, convaincant). «Il y a des risques et des avantages, explique Peter froidement. Bien sûr, il arrive qu’on a des doutes. Mais ça ne doit pas nous arrêter. Je n’ai rien contre la compétition, elle est saine. C’est américain – ça fait partie de la tradition. Ça me stimule. Et ça me fait prospérer. […] Et tout se déroule selon mon propre scénario.»

Oates trace un portrait implacable de la société américaine d’alors, qui a si peu changé au fond. Le texte se décline selon deux axes: l’un, en prose, plus anecdotique, l’autre disposant d’une charge poétique qui séduit et étouffe le spectateur, autant de fragments qui, lus dans un roman, auraient besoin d’être digérés, mais qui se bousculent les uns les autres. Carmen Jolin a instillé dans sa mise en scène une dimension tragique, proche du théâtre physique de Grotowski, une référence peut-être aussi à la mythologie évoquée dans le texte.

Les mouvements larges et répétitifs de Nora Guerch (Shelley) se transforment non pas en respiration, mais en ponctuation finale, chaque phrase, chaque incise se trouvant ainsi découpée, isolée. On se demande même par moments si on n’assiste pas à un spectacle de danse tant chaque geste est inutilement magnifié. (La chorégraphie de l’ultime assaut fonctionne par contre à merveille.) Juxtaposé à l’attitude directe, presque débonnaire, de Peter, on peine à comprendre comment décrypter cette partition dense.

Alors qu’on entend parler d’empowerment, d’autonomisation, de pouvoir-faire, il y avait quelque chose d’assez troublant à découvrir cette pièce de Joyce Carol Oates 48 heures après Moi et une Love Letter de la jeune auteure Alexa-Jeanne Dubé, de les percevoir comme deux lectures d’une certaine façon parallèles, à 40 ans d’écart. La femme est-elle encore et toujours condamnée à combler son vide identitaire en cherchant son reflet dans le regard d’un homme? Doit-on attendre, plaire, se soumettre, quitte à supplier, pour rejoindre cet autre? La lutte féministe n’aurait-elle porté aucun fruit? Cela donne froid dans le dos…

La preuve ontologique de mon existence. Texte: Joyce Carol Oates. Traduction: Téo Spychalski. Mise en scène: Carmen Jolin. Une production du Groupe de la Veillée. Au Théâtre Prospero jusqu’au 11 octobre 2013.


Lucie Renaud

À propos de

Décédée en 2016, elle était professeure, journaliste et rédactrice spécialisée en musique classique, en théâtre et en nouvelle littérature québécoise.

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