Critiques

Le Chant du Dire-Dire : En(tre) deux temps

Présentée à l’église de l’Immaculée-Conception de Montréal en octobre 2012, la mise en scène de Marc Béland résonne cette fois dans l’«ancienne» église Notre-Dame-de-Jacques-Cartier, dans le quartier Saint-Roch de Québec.

L’entrée en salle se fait dans un lieu pratiquement vide au fond duquel nous accueille une petite scène timidement éclairée par des dizaines de lampions multicolores et surplombée de très haut par une inscription en néon mauve: «Je suis l’Immaculée Conception». L’effet est saisissant. D’autres observateurs ont exprimé des réserves quant à l’investissement d’un tel espace pour accueillir un récit de la sorte. Or, s’il est effectivement vrai que les rêves de Danis invoquent plus souvent qu’autrement un ordre ancien précédant notre bon vieux christianisme, le fait que l’église, qui sert ici de rempart aux orphelins Durant, soit désaffectée rappelle aussi que nous nous trouvons désormais, à l’instar de la parole de Danis, dans une période de transition du religieux – et donc du culturel et du social; en assistant à ce Chant du Dire-Dire, nous voilà précipités dans un lieu à la fois solennel et abandonné.

Difficile, en ce sens, de ne pas faire de lien avec la réplique du plus jeune des frères Durant:«on dirait qu’on a des âges à deux temps: vieux comme le monde avec des yeux d’enfants.» Là réside, selon moi, toute la force de l’œuvre danissienne: dans un équilibre sans cesse précaire entre deux ordres, entre deux mondes, entre deux regards. Et dans le Chant du Dire-Dire, c’est justement Fred-Gilles qui se révèle le plus fascinant, personnage presque inquiétant interprété par le très habile Guillaume Regaudie, dont le jeu balance constamment entre la candeur et une folie prête à éclater. C’est ce même garçon qui prononcera certaines des plus poétiques images de la pièce: alors que la tribu est couchée par terre les yeux vers le ciel à admirer les radiographiques de Noéma, Fred-Gilles lance que la «sœur semblait bouger du dedans par les nuages», ou raconte, suivant un accident sur l’étang gelé, qu’il était trop petit pour patiner mais «étai[t] allé voir les gouttes de sang sur la neige».

Malheureusement cependant, il n’est pas rare que ces visions se perdent. C’est, entre autres, parce que les réverbérations se font s’égarer plusieurs mots, voire plusieurs phrases, notamment lorsque les comédiens s’agitent ou parlent-crient, pour rester dans le registre danissien. Par contre, cela a l’avantage d’amplifier le chant de la vaporeuse et envoutante Noéma (Marie-France Bédard) dont la scène du (non-)retour dans la nef déserte est d’une simplicité magnifique.

La «Société d’Amour» Durant a bel et bien quelque chose d’archaïque. Pourtant, relisant hier la pièce avant le spectacle, je ne pouvais m’empêcher d’y voir plusieurs similitudes avec la situation politique actuelle, et aujourd’hui, en écrivant ce texte, on annonce le déclenchement des élections alors que le Québec se remet tranquillement de l’onde de choc que fut la Charte des valeurs. Rencontre de deux mondes, oui, ce Chant du Dire-Dire, un peu comme le tonnerre qui a décimé la famille Durant émane de la collision entre deux courants. Aujourd’hui encore, des sociétés s’isolent pour se protéger, aujourd’hui plus qu’hier on veut faire commerce de tout – y compris des jeunes filles lumineuses – et dans l’ancienne église, jusqu’à samedi, le vieil orgue fera office de basso continuo comme pour étouffer le grondement profond et angoissé extérieur que la langue de Danis évoque tout en faisant oublier, dans un espoir de beauté sublime.

Le Chant du Dire-Dire

Texte: Daniel Danis. Mise en scène: Marc Béland. Scènographie et costumes: Cédric Lord. Éclairages: Anne-Marie Rodrigue-Lecours. Musique: Alexis Raynault. Avec Marie-France Bédard, Guillaume Regaudie, Yves-Antoine Rivest et Louis-Philippe Tremblay. Une production du Mimésis. Présentée par Premier Acte à la Nef (190, rue Saint-Joseph Est, Québec) jusqu’au 8 mars 2014.

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