Critiques

Sad Sam Lucky : Chambre noire

Srečko Kosovel, le «Rimbaud slovène», demeure une icône qui, à travers plus de 1000 poèmes, a su se renouveler, tout en transcendant les limites de l’impressionnisme, de l’expressionnisme et du constructivisme, les teintant de touches dadaïstes, surréalistes ou futuristes, souvent ironiques, troublantes de contemporanéité.

Le sujet se révèle donc idéal pour Matija Ferlin, artiste inclassable, qui carbure aux expériences transdisciplinaires et multiplie les projets atypiques. «Un kaléidoscope du macrocosme / est le microcosme», écrivait Kosovel. Cela pourrait résumer d’une certaine façon la démarche de Ferlin qui, en proposant un dialogue entre l’œuvre du poète slovène et son propre parcours, trace un étonnant portrait de la création au quotidien, des affres à l’exaltation.

«A lot of work awaits me. Isn’t that cheerful?» (Beaucoup de travail m’attend; n’est-ce pas réjouissant?) Cette strophe de Kosovel ponctuera chaque tableau. Si Ferlin reproduit certains des mêmes gestes (prendre quelques feuilles imprimées de poèmes, les disposer minutieusement sur la table, les brocher, boire une gorgée d’eau), les tonalités demeureront néanmoins hautement contrastées.

Ainsi, dans le premier, chaque phrase du poète suscitera une image forte, aussitôt niée et chassée par la suivante. Sad Sam : maintenant je suis. Dans une seconde, je serai autre, mais toujours solitaire (sam en croate pouvant représenter le verbe être aussi bien que l’adjectif). De ces négations qui s’accumulent naîtront les premières esquisses de mouvements, presque détournés de leur fonction première, l’artiste nous tournant le dos et maximisant la désarticulation des segments supérieurs, comme s’il cherchait à s’envoler, à aller au-delà – aussi bien qu’à la rencontre – du texte.

Le spectacle se déploie en apparence de façon non linéaire, mais chacun des éléments apportés (mains qui cognent la table, table qui agit à titre de bouclier aussi bien que de cadre des poèmes, plancher qui devient écritoire sur lequel dessine le corps, histoires tantôt dramatiques, tantôt loufoques interrompues par des «décrochages») prendra tout son sens dans le dernier tableau, d’une rare puissance, un duo explosif pour danseur et table, porté par la musique de Luka Prinčič, la poussière mais aussi les mots (non prononcés, mais sous-entendus) naissant de la friction, les univers de Ferlin et Kosovel se rejoignant en une même interrogation.

Sad Sam Lucky

Texte de Srečko Kosovel et Matija Ferlin. Chorégraphie de Matija Ferlin. Une production des Rencontres chorégraphiques de Seine-Saint-Denis et du Centre national de la Danse de Pantin (France). Au Studio du Monument-National le 24 mai 2014.

 

Lucie Renaud

À propos de

Décédée en 2016, elle était professeure, journaliste et rédactrice spécialisée en musique classique, en théâtre et en nouvelle littérature québécoise.

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