Critiques

Solitudes solo : Atteindre l’équilibre

Denis Farley

Formelle, dans le meilleur sens du terme, la danse de Daniel Léveillé nécessite de la part du spectateur un certain abandon. Pas de fable à laquelle se raccrocher. Pas de texte. Pas de ce qu’on pourrait, même du bout des lèvres, appeler un personnage. Pas d’eau, de peinture, de plumes ou d’accessoires farfelus. Juste la beauté pure et dure du corps humain.

On dit souvent que les chorégraphes sont des peintres qui se servent des corps pour tracer des lignes, élaborer des compositions, établir des perspectives. C’est presque devenu un cliché, mais c’est particulièrement vrai dans le cas de Daniel Léveillé. Il faut voir les architectures magnifiques qu’il fait naître avec les corps. La vigueur des ancrages au sol impressionne autant que l’ampleur des extensions vers le haut.

En 2001, Amour, acide et noix, premier volet d’une trilogie qui allait contribuer au rayonnement international du travail de Daniel Léveillé, m’avait profondément bouleversé. Les danseurs, parmi lesquels un certain Dave St-Pierre, déjà fulgurant, déjà fascinant, offraient leur totale nudité pour mieux la transcender. Loin de se contenter des bras et des jambes, le chorégraphe incorporait avec maestria le mouvement des muscles, les tensions de la chair et le dessin des os sous la peau.

Cette recherche, poursuivie dans La pudeur des icebergs et Le crépuscule des océans (quels titres magnifiques!), est moins cruciale, mais toujours perceptible dans Solitudes solo, un spectacle créé en 2012 et offert en ce moment même à l’occasion du Festival TransAmériques. Pendant 60 minutes, Gaëtan Viau, Mathieu Campeau, Esther Gaudette, Justin Gionet et Emmanuel Proulx s’exécutent avec une conviction, un talent et un technique à couper le souffle.

Même s’ils ne partagent pour ainsi dire jamais le plateau, le spectacle étant, vous l’aurez compris, constitué d’une suite de solos, les quêtes des différents protagonistes sont comparables. Sur des sonates pour violons de Bach (déjà, un beau contraste!), les danseurs bondissent, parfois très haut, s’arc-boutent, tournent sur eux-mêmes avec puissance, glissent de la discipline spartiate des arts martiaux à la pulsion des cérémonies primitives.

Il y a de délicats emprunts au ballet classique, une judicieuse utilisation des masses qui évoque sans aucun doute José Limon, mais surtout un art du contrepoint, une alternance de mouvements coulants et hachurés qui fait mouche. Impossible, en somme, de ne pas être empathique à leurs tentatives de s’arracher à la gravité, de ne pas reconnaître chez eux comme chez nous cet espoir aussi vain que vital d’atteindre un jour l’équilibre.

Solitudes solo

Chorégraphie: Daniel Léveillé. Éclairages: Marc Parent. Musique: Jean-Sébastien Bach. Conseillère aux costumes: Geneviève Lizotte. Avec Justin Gionet, Emmanuel Proulx, Manuel Roque, Gaëtan Viau et Lucie Vigneault. Une production de Daniel Léveillé Danse. Au Théâtre Prospero, à l’occasion du Festival TransAmériques, jusqu’au 26 mai 2014.

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