Critiques

Les fées ont soif : Ou comment secouer le joug

Grande fébrilité dans la salle. Tout Québec y est. On palpe dans l’air l’événement historique. L’équipe de la première heure est là, Denise Boucher et ses acolytes de la création en 1978 : Jean-Luc Bastien, le metteur en scène, et les trois comédiennes, Michelle Magny, Sophie Clément et Louisette Dussault.

Pour faire grimper les enchères, le Conseil des arts du Canada a remis le prix John-Hirsch au jeune metteur en scène Alexandre Fecteau dont « le travail préfigure des accomplissements majeurs sur le plan de l’excellence et de la vision artistique ». Prix bien mérité. Bref, la table est mise pour Les fées… qui tel un phénix surgissent de leur vie sous-terraine pour éclater comme un cri d’espoir au Théâtre de la Bordée, 2014.

Le poème épormyable de Denise Boucher garde toute sa pertinence, parce que ce qu’il dénonce est en quelque sorte intemporel. Les trois figures archétypales continuent leur petit bonhomme de chemin dans la conscience collective. Il y a encore et toujours la femme désincarnée, cette statue inébranlable de la pureté, cette Vierge à la fois pucelle et procréatrice, cette image improbable que des millions d’humains maintiennent vivante dans sa sclérose.

Il y a toujours cette fille de chair et de plaisir, prostituée de son état, qui dérive dans le désir des autres et tentent en vain d’assouvir leur fantasme, la créature sous-terraine et nocturne qui remplit désormais des pans entiers du Web.

Il y a toujours cette mère enfin qui continue de faire des bébés et s’engourdit dans le quotidien familial. Pas une ride de plus sur ce texte dénonciateur et libérateur, qui en appelle à l’abolition des carcans, des réductions, des contraintes. Quelques extraits d’entrevue de l’époque nous rappellent d’ailleurs les circonstances houleuses de la création originale. Les propos réactionnaires de l’avocat Émile Colas arrachent quelques rires du public.

Lorraine Côté, en prostituée désenchantée, Lise Castonguay, en mère épuisée, et Marie-Ginette Guay en statue révoltée offrent un trio remarquable, qui va bien au-delà du texte. En effet, les trois comédiennes chevronnées se glissent dans des costumes contraignants faits d’atèles, de bandes de contention, de serre-tête, d’orthèses qui les déshumanisent en les pétrissant dans leur corps même. Au-delà du texte, au-delà du personnage, elles acceptent cette transposition dans leur chair métamorphosée. Les gestes libérateurs de la fin, le rejet des entraves seront d’autant plus significatifs.

À sa manière, Alexandre Fecteau met en branle une machinerie architecturale où tout est disloqué. Deux passerelles vers le public annoncent un dispositif de cabaret. Des spectateurs sont assis sur la scène. Ce sont des jeunes du secondaires… qui n’étaient pas encore nés au moment de la création des Fées... Ils seront d’ailleurs intégrés autrement dans la production. La statue absente physiquement est en représentation vidéographique sur un écran géant scindé en deux blocs. Pertinente mise en scène pour ce personnage fictif placé dans l’inconsistance du virtuel.

Fecteau a choisi aussi d’actualiser le texte par l’ajout d’extrait de Rabii Rammal, blogueur pour Urbania, dont le langage cru du jour réactive les propos crus de l’époque qui nous semblent bien anodins aujourd’hui. Par ailleurs, le metteur en scène aménage aussi des prises de paroles des comédiennes qui interpellent directement le public, quittant leur rôle un instant. Alors que les ajouts de Rammal sont efficaces et amplifient adéquatement le propos, les interventions des comédiennes me semblent moins heureuses et rallongent inutilement la production. Maladroit aussi cet appel aux cris libérateurs du public. Il y a ici un flottement indésirable.

En regardant Les Fées ont soif du point de vue de l’aliénation, force est de constater que les ravages du conformisme, des jeux de rôle inculqués par des siècles de formatage, des clichés véhiculés par les agents du pouvoir (capital, radio poubelle, machisme…), nous enfoncent dans des stéréotypes puissants qui maintiennent une grande part de l’humanité dans des conditions de vie inacceptables.

Le final est un message de libération et de concorde, un appel à se défaire d’attitudes dominatrices remplies de violence et de bêtise. S’il est facile de déboulonner la statue, personnage mythique peu probable, qu’il est plus difficile de composer avec l’univers de la prostitution, il est encore plus délicat de traiter de la question de la mère.

Dans la mise en scène de Fecteau, c’est d’ailleurs le personnage le plus complexe, le plus « poigné » dans sa physiologie. Comment être mère sans être mère ? Si les tabliers qu’elle porte énoncent ses fantasmes, elle ne sait comment échapper à sa maternité sinon par la fuite, ou alors comme le suggère Jacob Wren dans La famille se crée en copulant, en refusant tout simplement de faire des enfants. Mais la scène finale est un appel à la jouissance effrénée, un appel à la vie pour qu’elle se déploie dans toute sa splendeur et sa force rampante. La vie doit couler de source, ne lui mettons pas d’embûches.

Un public ravi a salué avec enthousiasme hier l’audace de Jacques Leblanc, directeur de la Bordée, d’avoir produit cette pièce à la réputation sulfureuse. Et des images fortes de ces trois femmes matures empêtrées dans leurs camisoles de force, puis transfigurées en touches de couleur rouge, noire et blanche, nous habiteront longtemps encore.

Les fées ont soif

Texte de Denise Boucher. Mise en scène d’Alexandre Fecteau. Au Théâtre de la Bordée jusqu’au 11 octobre 2014.

 

Alain-Martin Richard

À propos de

Il vit et travaille à Québec. Artiste de la manœuvre et de la performance, il poursuit en parallèle un travail de commissaire, de critique et d’essayiste.

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