Critiques

L’Homme invisible / The Invisible Man : Au-delà de la dichotomie linguistique

Il n’arrive pas si fréquemment qu’on nous présente des spectacles de théâtre bilingues. Le cas de celui-ci est particulier : avec L’Homme invisible / The Invisible Man, la compagnie Troisième Voie / Third Way nous offre une adaptation du plus fameux poème de Patrice Desbiens, paru en 1981 et considéré comme un texte majeur de la littérature franco-ontarienne. Publié en deux versions, française et anglaise, qui se répondent, l’ouvrage prend vie sur la scène de la Petite Licorne.

Incarné par des acteurs qui s’y investissent avec conviction, le spectacle mis en scène par Harry Standjovski, qui s’y commet aussi comme musicien, arrive à mettre en lumière de façon saisissante la profondeur tragique d’une œuvre à l’écoute de laquelle on rit pourtant beaucoup. C’est que le poète, dont ce récit apparaît en grande partie autobiographique, sublime sa vision sombre de la vie avec une langue totalement libre, qui ne met pas de gants blancs, et où l’humour explose au gré des images et des idées.

Plus complémentaires qu’interchangeables, les comédiens Julien Blais et Guillaume Tremblay, vêtus à l’identique – chemise blanche, cravate noire et jeans délavés –, jouent le double narrateur improbable, anglophone et francophone, de cette vie d’un homme dont l’invisibilité se veut métaphorique. De son enfance à Timmins, où l’omniprésence de l’anglais, dédoublement obligatoire, pèse sur l’existence du jeune Canadien français, au point de l’amener à chercher son salut dans l’exil, jusqu’à son installation au Québec, le récit demeure assez contenu.

Puis, les choses se déglinguent un peu. La découverte du sexe et de la poésie, au cœur des sixties, pousse aux excès. Les éclats de la guitare électrique (jouée en direct par le metteur en scène) et la voix troublante de Gabriella Hook (aussi claviériste) contribuent à rendre l’ambiance rock and roll de l’époque. Établi à Québec, l’Homme invisible connaît une courte accalmie : non seulement, habitué de l’aide sociale, s’est-il trouvé un travail chez un disquaire, mais voici qu’il va « vivre ensemble » avec l’ange Catherine. Hélas ! « Il avait besoin d’une femme et d’un pays ; les deux le laissent tomber ! », lance le narrateur.

La suite, prévisible, vire au pathétique, car il perd aussi sa job et sombre dans l’alcool, dans le désespoir d’un bad movie : « Rire n’est plus drôle ». Les rues du Vieux-Québec n’ont plus rien de pittoresque ; dans son « delirium Timmins », notre héros rêve de se jeter du pont Pierre-Laporte. Les comédiens, qui se mouillent, se frôlent dans des échanges subtilement chorégraphiés, arrivent à faire saisir le propos, comme à faire naître l’émotion.

Le décor, plutôt dépouillé, stylisé, signé Amy Keith, montre un poteau de raccordement électrique d’où s’échappent des fils qui partent dans toutes les directions, telle une immense toile d’araignée urbaine. Une image conforme à l’enchevêtrement identitaire dans lequel s’enfonce celui qui, déraciné, écartelé entre deux cultures, n’a pas cessé d’être invisible dans son propre pays. Ses mots, sa poésie, sa réflexion bien sentie sur l’aliénation qui découle d’un tel déchirement linguistique, voilà qui le sauve de l’oubli, de l’effacement.

L’Homme invisible / The Invisible Man

Texte de Patrice Desbiens. Mise en scène de Harry Standjovski. Une production de Troisième Voie / Third Way, présentée à la Petite Licorne jusqu’au 24 octobre 2014.

 

Raymond Bertin

À propos de

Journaliste depuis une vingtaine d'années, il est membre de la rédaction de JEU depuis 2005 et rédacteur en chef depuis 2017.

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