Critiques

La petite fille aux allumettes : Magie noire

Par leur nature même, les contes restent intemporels, qu’ils nous soient parvenus par voie orale ou écrite. Ils se prêtent donc fort bien aux relectures, certaines plus pertinentes que d’autres. Dans La petite fille aux allumettes, spectacle présenté ces jours-ci au Studio-Théâtre de la Comédie-Française, le conte d’Andersen est transposée en 2014.

L’héroïne devient SDF suite au décès de sa mère dans un accident d’auto et à la perte de contact avec la réalité – certes abominable – du père qui transforme sa douleur en violence, tant verbale que physique. Veille en arrière-plan – ou s’immisce selon les moments – la grand-mère, narratrice du conte et mort tentatrice à la fois.

Olivier Meyrou vient du monde du documentaire; on lui doit notamment Bye Bye Apartheid et Acrobate, autour de Fabrice Champion, soutien visuel partiel au spectacle mis en scène par Stéphane Ricordel, présenté à Montréal Complètement Cirque en 2014. Il choisit ici de traiter le propos comme il aurait braqué sa caméra, parfois de façon un peu trop appuyée.

On retrouve donc le chariot de supermarché associé aux sans-abris, la boîte de carton qui sert d’habitacle (également murs d’un photomaton au début du spectacle, alors que la famille mène encore une existence paisible), les poubelles et leurs détritus. On aurait pu se passer de l’appel de février 1954 en faveur des pauvres de l’Abbé Pierre dans le final, le message ayant été transmis efficacement jusque-là.

Si on est d’abord déstabilisé par la proposition, on finit par entrer de plain-pied dans la magie du conte, grâce à un dispositif visuel et sonore habile qui évite la lourdeur. Seront tour à tour projetés sur l’écran le visage de la grand-mère, la neige qui tombe, un petit pantin qui s’anime pour distraire l’enfant esseulée, l’immense brasier de l’au-delà. Le texte demeure minimal et laisse une large place au geste, mais aussi aux silences, ce qui permet aux différents segments (dont certains auraient pu être ramassés) de se stratifier dans l’esprit de petits (fort attentifs) et grands.

À l’avant-plan, Anna Cervinka campe une fillette déterminée et imaginative, fragilisée par l’absence de la mère (Céline Samie), le manque d’amour du père (Nâzim Boudjenah, qui surjoue peut-être cette violence latente) et l’appel lancinant de la grand-mère (Catherine Samie). On sort des lieux avec une impression de douce mélancolie, dans le faste de la galerie marchande du Carrousel du Louvre. À quelques mètres de là : un clochard endormi sur un banc de métro. Quand la réalité n’a rien du conte…

La petite fille aux allumettes

D’après le conte d’Andersen. Mise en scène d’Olivier Meyrou. Au Studio-théâtre de la Comédie-Française (Paris) jusqu’au 4 janvier 2015.

Lucie Renaud

À propos de

Décédée en 2016, elle était professeure, journaliste et rédactrice spécialisée en musique classique, en théâtre et en nouvelle littérature québécoise.

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