Qu’est-ce que Facebook, YouTube, Twitter, Skype, Instagram et même les jeux vidéo en ligne ont changé au théâtre ? La question est étudiée sous toutes ses coutures dans ce dossier, du fond à la forme, en passant par le social, toujours d’un point de vue québécois et, le plus souvent, par les créateurs eux-mêmes.

Je m’en souviens très bien. C’était le 28 mai 2010, au Monument-National, en plein Festival TransAmériques. Ivo van Hove présentait Tragédies romaines, relecture d’une trilogie shakespearienne composée de Coriolan, de Jules César et d’Antoine et Cléopâtre. En observant la scène remplie d’ordinateurs mis à la disposition des spectateurs, en voyant les gazouillis du public apparaître au-dessus du plateau, j’ai commencé à croire sérieusement à la possibilité et même à la pertinence d’un authentique dialogue entre le théâtre et les réseaux sociaux.

Au sein de ce cirque médiatique, de cette vaste foire politique imaginée par le metteur en scène belge en s’appuyant sur des œuvres du grand barde, les réseaux sociaux ajoutaient bien entendu à la cacophonie, incarnaient la multiplication des opinions, des impressions et des humeurs – ce babillage si cher à notre époque –, mais ils traduisaient aussi, et je dirais même surtout, la naissance d’une nouvelle forme d’expression citoyenne, les premiers balbutiements de ce qui allait devenir un outil crucial dans la mise sur pied et le déploiement de véritables révolutions, rien de moins qu’un puissant levier pour la démocratie.

Presque cinq ans plus tard, j’ai le bonheur de dévoiler ce dossier donnant principalement la parole à des créateurs québécois qui ont, de façons riches et variées, mis en scène les réseaux sociaux dans leurs spectacles. Je précise que s’il n’y a pas, dans ce dossier, d’article sur The Pixelated Revolution et 33 tours et quelques secondes, deux pièces qui expriment de manière saisissante le pouvoir et la théâtralité des réseaux sociaux, c’est qu’un texte de Catherine Cyr sur la démarche des Libanais Lina Saneh et Rabih Mroué a été publié dans notre numéro précédent ; je vous encourage donc fortement à le lire. Je tiens à remercier Philippe Couture, avec qui j’ai eu de fertiles discussions sur le sujet.

Créer et communiquer

C’est à Nadia Seraiocco, spécialiste des réseaux sociaux, que j’ai demandé de mettre la table, autrement dit d’expliquer, de manière générale, tout en s’appuyant sur des exemples concrets, ce que lesdits réseaux ont à offrir aux artistes de théâtre aussi bien qu’à ceux qui font la promotion des œuvres. Elle nous démontre en somme qu’au théâtre comme sur Internet, les notions de création et de communication sont celles qui priment.

Au Québec, en 2014, quand on dit « théâtre et réseaux sociaux », le premier nom qui vient en tête, et pour cause, est celui de Guillaume Corbeil. Avec Cinq visages pour Camille Brunelle, le jeune auteur, qu’on trouve en page couverture, est parvenu à cristalliser l’essence même de son temps, cette passion dévorante pour l’image, la surface et l’apparence qui prend sur Facebook une ampleur quasi mythique. Son témoignage exprime le bonheur et l’angoisse qu’il a éprouvés devant le succès de sa pièce.

J’ai retenu six autres spectacles dans lesquels les réseaux sociaux jouent un rôle-clé. Quatre membres des Petites cellules chaudes reviennent sur la création et la réception du bouleversant ishow. Il est notamment question ici de Chatroulette et de YouTube. Francis Ducharme, spécialiste de l’œuvre d’Olivier Choinière, nous entretient du jeu vidéo en ligne comme réseau social dans Nom de domaine. Julien Brun et Vincent de Repentigny se remémorent la création de Dieu est un DJ, une pièce de Falk Richter qu’ils ont choisi de mettre en scène « en réseau ». Pierre Antoine Lafon Simard, concepteur vidéo de Little Iliad, que l’on pourra voir à l’Espace Libre en mars, se penche sur l’utilisation de Skype au théâtre.

Finalement, deux textes scrutent le phénomène de la cyberintimidation chez les adolescents : Jean-François Guilbault et Andréanne Joubert écrivent à propos de Noyade(S), qui devrait être présenté en tournée durant la saison 2015-2016, et Sylvain Bélanger évoque ce que lui inspire Chatroom, une pièce qu’il a mise en scène et qui sera donnée à la salle Fred-Barry en mars.

Bonne lecture !

 

Christian Saint-Pierre

Critique de théâtre, on peut également le lire dans Le Devoir et Lettres québécoises. Il a été rédacteur en chef et directeur de JEU de 2011 à 2017.

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