Critiques

La Maison près du lac : Sombre cabaret

Ouverture festive au Théâtre Outremont, ce mercredi, de la 10e édition du Festival de Casteliers, événement international consacré au théâtre de marionnettes pour adultes et enfants, avec la présentation d’un extrait de Guerre et paix par le célèbre Loup bleu, directeur artistique et philosophique du Théâtre du Sous-marin jaune, qui, lui, célèbre ses 20 ans. Puis, un encan animé par le poétique porte-parole Carl Béchard, a permis de faire monter les enchères jusqu’à 1 125 $ pour une marionnette offerte à Casteliers par le Théâtre de l’Avant-Pays.

Le tout était suivi par le spectacle La Maison près du lac, de Yaël Rasooly et Yaara Goldring d’Israël, une œuvre intense qui, derrière l’humour et l’inventivité qui s’y déploient abondamment, recrée lentement mais sûrement l’atmosphère terrifiante de la Seconde Guerre Mondiale, pour ceux qui avaient le tort d’être nés Juifs. Tout cela grâce à l’évocation, rien n’étant explicité.

La pièce débute comme un spectacle de cabaret : une chanteuse maîtresse de cérémonie (en plus d’être actrice et marionnettiste, Yaël Rasooly mène une carrière de chanteuse) annonce « la gentille petite histoire de trois sœurs », charmantes et bien éduquées. Elle nous invite à partir vers une terre lointaine, en Europe centrale. La scène, un tréteau de bois muni de trappes et d’une petite porte dérobée, sera le lieu d’enfermement des trois sœurs, en attente de leur mère partie on ne sait où. Les fillettes, espiègles, ont la vivacité, la cruauté et l’innocence des enfants.

De tailles différentes dont elles jouent pour créer des figures amusantes, les jeunes filles répètent leurs gammes, l’une au piano, l’autre au violon, la troisième au violoncelle, tous instruments imaginaires. Elles s’entraînent au ballet à la barre, imaginaire également, multipliant les maladresses, excitant leur rivalité. Une clochette, une musique grésillant à la radio les rappellent à l’ordre. Les voici assises sur trois petites chaises, chacune une poupée sur les genoux, prêtes pour la leçon de langues : allemand, français et anglais alternant tout au long de la représentation.

Un regard jeté par un carreau, fenêtre interdite, laisse entrer des chants qui se transforment en marche militaire. La bande sonore, qui accumule sifflements de trains, jappements de chiens et bruits de bottes, prend une place importante, messagère du monde extérieur. La musique en direct, planche de salut des prisonnières, et les chansons de Yaël Rasooly, telles des songs brechtiens, ponctuent en commentant l’histoire. Les saisons passent, la routine des leçons alourdit l’ambiance, malgré les rêves des trois princesses, qui se voient dans une grande maison près d’un lac, où viendra un prince charmant, blond évidemment.

La créativité des interprètes, l’ingéniosité des jeux de scène s’incarnent dans des passages forts, comme celui où, têtes et jambes des poupées arrachées, les costumes de celles-ci sont enfilés par les comédiennes, transformées alors en marionnettes. Leur danse, ballet déjanté où chacune tente de faire tomber l’autre, se fait drolatique. Pourtant, le rythme lent de certaines scènes, la répétition des gestes créent une certaine lassitude. La sensation d’enfermement est bien présente, mais on a vite compris vers quoi nous entraîne la multiplicité des signes, parfois insistants. Voilà une œuvre somme toute captivante, qui porte à la réflexion tout en suscitant le rire et l’émotion.

La Maison près du lac

Texte et mise en scène de Yaël Rasooly et Yaara Goldring. Une production de HaZira Performance Art Arena et Yaël Rasooly, présentée au Théâtre Outremont le jeudi 5 mars à 20h30 et le vendredi 6 mars à 19h, à l’occasion du Festival de Casteliers.

Raymond Bertin

À propos de

Journaliste depuis une trentaine d'années, il est membre de la rédaction de JEU depuis 2005 et rédacteur en chef depuis 2017.

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