Critiques

Plaza : La vie est un théâtre

La Plaza Côte-des-Neiges est sans conteste l’un des lieux les plus étonnants de la ville. En constante (ou presque) mutation, les commerces s’y succédant au gré des fins de baux, exception faite peut-être du magasin d’herbes chinoises, emblématique. Légèrement décrépie mais fonctionnelle, elle attire une clientèle bigarrée, multiethnique, qui s’exprime dans des dizaines de langues différentes.

Nini Bélanger fait fi une fois de plus des codes théâtraux en proposant un déambulatoire hyperréaliste dans lequel « spectateurs » et « acteurs » perdent toute étiquette, omission faite de la pastille apposée sur notre vêtement, indiquant le nombre d’années (ou de mois dans certains cas) passées à Montréal.

La réaction du « public » (très majoritairement blanc il faut bien l’admettre, alors que les gens qui fréquentent sur une base régulière la Plaza le sont très rarement) est aussi intéressante à observer que l’attitude d’attente, d’ouverture un peu craintive, des participants. Elle allait de l’incompréhension (quand ce n’était pas simplement son rejet de la part de jeunes d’une école primaire du quartier) à l’acceptation de la rencontre avec l’autre. Certains préféreront peut-être d’abord se greffer à un groupe, visiter le local où se sont tenues les sessions de travail préparatoires, y consulter les carnets de notes de Nini Bélanger. Le vertige viendra de toute façon ensuite.

Les repères dramaturgiques ayant été abolis, on apprivoise doucement l’idée de créer au fur et à mesure des déambulations sa propre pièce, somme d’histoires parallèles. Le regard se laisse happer par les palabres entre un commerçant et un client (tout se négocie à très bas prix ici), un bébé africain endormi sur le dos de sa mère, ce hippie d’une soixantaine d’années au couvre-chef inusité… Je n’ai pu m’empêcher de sourire en attrapant la conversation téléphonique (prévue? impromptue?) de ce jeune Français, ici depuis une dizaine d’années qui s’excuse en ces termes à son interlocuteur : « Écoute, je ne pourrai pas te parler longtemps, je suis en show. »

On peut aussi choisir la position d’observateur et se fixer quelques instants en un même lieu, pour étudier le mouvement autour de soi. Une fois acceptée l’absence de ligne de démarcation entre participants et non-participants, on prend rapidement conscience de devenir personnage dans les pièces qui s’échafaudent de façon parallèle dans l’esprit des autres. Plaza peut aussi se transformer en espace de réflexion pour celui qui voudra s’en saisir : pourquoi choisit-on d’« intégrer » les nouveaux arrivants en les invitant à s’immoler sur l’autel de la consommation?

« Je suis un mystère vivant. » Cette citation d’Artaud sur l’endos des gaminets des employés et bénévoles du FTA prend ici tout son sens.

Plaza

Mise en scène de Nini Bélanger. Une production du Projet Mû. Présenté dans le cadre du FTA, à la Plaza Côte-des-Neiges jusqu’au 31 mai 2015

Lucie Renaud

À propos de

Décédée en 2016, elle était professeure, journaliste et rédactrice spécialisée en musique classique, en théâtre et en nouvelle littérature québécoise.

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