Critiques

La vérité en magie / Capitalist Duets : Basse technologie

En apparence disparate, ce programme double combinant magie et danse se révèle néanmoins lié par une volonté de faire plus avec presque rien, mais surtout de faire réfléchir le public sur son goût du spectaculaire.

La vérité en magie

Quelle est l’essence de la magie? La poudre aux yeux? Une volonté d’être déstabilisé? Lui-même artiste-peintre, Christian Messier détourne une démarche habituellement associée aux arts visuels, le passage de la représentation à la réalité, et la transpose à la magie.

On ne peut pas parler ici entièrement d’anti-magie, car subterfuges il y a, sauf que Messier nous prend à témoin et nous offre les clés de l’énigme. Ainsi il fera « disparaître » à répétition de petites boules de mousse rouge (qui rappellent les nez de clown) de sa main gauche, les dissimulant dans la droite. Si la première ou la deuxième fois, l’œil n’est peut-être pas suffisamment rapide, une fois l’illusion décortiquée, impossible de ne pas sourire en fixant cette main qui peine à contenir toutes ces sphères.

Ballons de baudruche, flammes et couleur rouge jouent un rôle essentiel dans la présentation des numéros, qui incluent de la « lévitation » (segment particulièrement hilarant), une « évasion » à la Houdini qui, bien sûr, n’en sera pas une et se termine de façon tout de même spectaculaire, clin d’œil direct à certaines de ses performances antérieures, sur fond de Philip Glass.

On se rend compte qu’au final ce n’est pas tant l’illusion que nous recherchons, mais bien le charisme de celui qui réalise les tours. La magie n’est pas là où nous la pensions…

Capitalist Duets

Le monde dans lequel nous vivons en est un d’offre et de demande. Peut-on dans ces conditions envisager la production artistique quand les fonds sont quasi inexistants?

Quand on entre dans le Studio Hydro-Québec du Monument-National après l’entracte, les cinq interprètes sont déjà là. Qu’attendent-ils? Se réchauffent-ils? Un responsable de l’OFFTA viendra leur parler, avant de nous annoncer : « Le spectacle commencera à 23 heures… et durera 22 minutes. » Les derniers instants seront passés à regarder l’horloge et tuer le temps, tout en établissant des contacts visuels avec le public. Le spectacle se met enfin en branle. Deux danseuses se placent, sourire crispé aux lèvres, et ébauchent quelques mouvements exagérés, volontairement décalés. Pendant ce temps, garçon et fille à casquette rouge écrivent  PRODUCT sur le plancher avec du papier-cache, alors que la cinquième, dont on ne semble pas requérir les services pour l’instant, tape un courriel sur la colère à un ami. Plus tard, les deux « danseuses » discuteront d’immobilier, de richesse. Combien de compromis doit-on faire pour poser un geste artistique?

La proposition de Public Recordings renvoie le spectateur aux sources mêmes du paradoxe. Elle comprend certains segments fort réussis, par exemple lorsque les tagueurs dessinent des mots avec leurs pieds ou que le texte projeté sur l’écran nous force à réfléchir sur la condition de l’artiste. Même si l’on souhaite ici déboulonner les mythes de la création et qu’un côté brut reste souhaitable, on voudra sans doute néanmoins peaufiner certaines transitions pour mieux préparer ou désamorcer l’annonce finale, qui démontre éloquemment tout l’odieux de la situation.

La vérité en magie | Capitalist Duets

Performance de Christian Messier |Chorégraphie et interprétation de Katie Ewald, Ame Henderson, Evan Webber, Adam Kinner, Liz Peterson et Sandra Henderson. Programme double présenté dans le cadre du OFFTA au Monument-National jusqu’au 1er juin 2015.

Lucie Renaud

À propos de

Décédée en 2016, elle était professeure, journaliste et rédactrice spécialisée en musique classique, en théâtre et en nouvelle littérature québécoise.

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