Critiques

Richard III : L’éblouissant soleil noir d’York

Tout, absolument tout est exceptionnel dans ce Richard III que propose Thomas Ostermeier et la troupe de la Schaubühne de Berlin au public avignonnais. Un spectacle saisissant, tout à la fois électrique et raffiné, porté par des interprétations de haut vol, de celles dont on n’ose détourner le regard de peur d’en perdre le moindre éclat.

Cela commence avec fracas. Introduits depuis la salle, flûte de champagne à la main, les membres de la Maison d’York célèbrent leur victoire décisive sur les Lancaster, accueillis par les rythmes syncopés d’une batterie tonitruante (Thomas Witte) doublée de séquençages électro-industriels abrasifs (Nils Ostendorf). Une véritable pétarade de confettis accompagne la célébration. Ils tombent par milliers, jusque sur les spectateurs qui sont assis à quelques centimètres à peine d’un plateau circulaire recouvert de terre sablonneuse et qui s’avance dangereusement dans la salle, une scène à cheval entre le théâtre élisabéthain, la piste de cirque et l’arène gladiatoriale.

Puis, tout s’arrête.

Soudainement seul dans la quasi obscurité, Richard livre son monologue d’ouverture, l’un des plus connus du répertoire shakespearien (« Now is the winter of our discontent »), mais il le fait presque en chuchotant, dans un micro qui restera suspendu des cintres tout au long du spectacle et qui servira – brillante idée – de portevoix aux apartés et autres confidences issus de conventions théâtrales passées ici parfaitement réactualisées.

Et la fête recommence de plus belle dans un maelstrom diabolique qui verra Richard se balancer au fil de son micro jusqu’à survoler les premières rangées d’un public saisi! Au terme des célébrations, il aura choisi son camp : celui de la vilenie.

Un spectacle d’une grande ingéniosité

La scène d’ouverture donne le ton d’un spectacle tonique d’une grande ingéniosité. Pièce parmi les plus longues du canon shakespearien, après Hamlet qu’a aussi fréquenté Ostermeier, Richard III nécessite invariablement un travail dramaturgique méticuleux, fait de coupures et de réaménagements. Il faut saluer la traduction alerte de Marius von Mayenburg et l’intelligence sensible du travail de Florian Borchmeyer, directeur à la dramaturgie de la Schaubühne.

On a ainsi choisi de conserver la scène, hélas trop souvent coupée, où la reine déchue Margaret, jouée ici en travesti par un inquiétant Robert Beyer, semble régner un dernier instant sur les usurpateurs de la couronne qu’elle maudit en même temps qu’elle en prédit le destin. Interprétées depuis un balcon dominant l’arène centrale (scénographie de Jan Pappelbaum), les imprécations de Margaret, moins vengeresses que froidement clairvoyantes, n’en sont que plus troublantes.

Plus étonnante est cependant la décision, à ma connaissance rare, de faire paraître sur scène les deux jeunes neveux du tyran, derniers des « sun[s] of York » à se tenir au travers de la route sanglante qui le mène au trône. Incarnés par des marionnettes, on les voit manipulés à vue, au sens propre comme figuré, plutôt que de simplement apprendre leur arrivée puis leur exécution dans la Tour de Londres.

Mais la véritable puissance de cette production, on la doit au travail sans faille de la troupe toute entière. Les personnages sont ici parfaitement singularisés dans un style légèrement anti-réaliste mais sans artifice plaqué, depuis le servile Stanley (Christoph Gawenda), en passant par l’austère et indécis Catesby (Robert Meyer, encore) ou le Buckingham vautour de Moritz Gottwald.

Au centre de cette impeccable distribution, il convient de souligner par-dessus tout le captivant Richard de Lars Eidinger, que les spectateurs du Centre national des arts à Ottawa connaissent mieux sous les traits du pantouflard Jorgen Thesman d’Hedda Gabler. En maître du jeu, sinon de piste, son Richard souligne bien sûr la cruauté et l’hypocrisie attendues, mais il y ajoute des pointes de bouffonneries, parfois même sous forme d’interactions directes avec le public, qui lui confère une démesure excessive, une sorte d’imprévisibilité terrifiante. Eidinger se livre sans compter, dans un abandon exceptionnel de soi où se lit la joie d’être là, devant nous, entièrement et sans retenue.

Une distribution exceptionnelle

Comble du bonheur, la distribution est soutenue par une mise en scène qui franchit avec allégresse toutes les difficultés du texte. Je me souviendrai longtemps de cette scène clé où Richard, dans un premier geste posé en vue de son accession au trône, parvient à séduire une Lady Anne éplorée et furieuse contre celui qui vient justement de la faire veuve. Plutôt que d’expliquer par la psychologie, la détresse ou l’instinct de survie ce revirement invraisemblable de Lady Anne, Ostermeier et Eidinger donnent plutôt à voir et à entendre l’incrédulité du spectateur par la bouche même de Richard qui, lui aussi, peine à comprendre son succès inattendu ! Il fallait y penser.

Autre exemple, lorsque le rhéteur fourbe, à force de mensonges, en vient à perdre son pouvoir de conviction et que ses machinations ne trompent plus personne, il s’enduit le visage d’une pâte blanche, rendant ainsi visible aux yeux de tous le masque qu’il portait en réalité depuis sa toute première apparition. Des idées simples comme celles-là soulignent la cohérence comme l’efficacité d’une lecture qui assume pleinement ses partis pris sans jamais les imposer inconsidérément.

Ce Richard III restera sans doute dans les esprits comme un spectacle phare de l’actuelle Schaubühne, dont la troupe et son metteur en scène se montrent en pleine possession de leurs moyens. Au sortir du spectacle, hier soir, le pas leste et l’esprit bouillonnant, je n’avais qu’une seule envie : y retourner.

Richard III

Texte de William Shakespeare. Traduction de Marius von Mayenburg.
 Mise en scène de Thomas Ostermeier.
 Une production de la Schaubühne présentée à l’Opéra Grand Avignon du 6 au 9, du 11 au 14 et du 16 au 18 juillet 2015 dans le cadre du Festival d’Avignon.

Sylvain Schryburt

À propos de

Depuis 2007, il est professeur au Département de théâtre de l’Université d’Ottawa. Membre du comité de rédaction de JEU de 2004 à 2007, rédacteur en chef de L’Annuaire théâtral de 2007 à 2010, il a écrit de nombreux articles et prononcé plusieurs conférences.

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