Critiques

Quills : Un torrent inextinguible

Stéphane Bourgeois

Enfermé à Charenton en 1801, asile pour aliénés, célèbre pour ses techniques de guérison par l’art théâtral, le Marquis de Sade y est aussitôt perçu comme la manifestation outrancière de Satan. Un démon que la bonne conscience de l’époque veut confiner au silence. Cette impossible tâche sera confiée à l’abbé de Coulmier sous les ordres du docteur Royer, directeur de l’institution.

L’univers restreint de Charenton, confiné dans un jeu de miroir sans tain, palpite comme une explosion solaire. Une structure scénique simple, mais qui se déploie en des jeux de transparence d’une grande ingéniosité. Installés dans une triangulation parfaite qui permet de voir la même scène selon trois angles différents, les miroirs opaques ou transparents au gré de l’éclairage nous emportent dans les entrailles de Charenton qui sont autant de ramifications de l’esprit du divin Marquis. Les six comédiens, à travers des effets kaléidoscopiques, se démultiplient, ils sont la foule turbulente et anonyme de Charenton. Les bruits de l’extérieur seront apportés par madame de Montreuil, l’épouse de Sade et par un jeune architecte que la femme du directeur débauchera sans vergogne.

Le concept de censure est faible pour décrire l’entreprise du pouvoir. Car il ne s’agit pas seulement d’interdire la libre et libertine expression du Marquis, mais bien de l’éradiquer. Le combat est inégal, car la pensée du prolifique auteur des Infortunes de la vertu surgit des gouffres de l’âme comme un torrent ravageur que personne ne peut juguler.

Le puissant texte de Wright dénonce avec une implacable véracité l’hypocrisie et les mensonges des officiers du pouvoir. Le politique, bien sûr, mais surtout le pouvoir religieux qui est l’instrument du premier. C’est que le crime pour Sade est la vertu première, la pulsion primitive qui sous-tend toute vie, la force irrépressible du vivant. Il est contre l’esclavagisme, contre la fabrication des marionnettes humaines, le Marquis veut éveiller les subalternes, les sortir de la torpeur et de l’adhésion à leur propre avilissement. Il faut refuser de se plier à la volonté des autres pour devenir libre, pour devenir un humain.

Puisque son ennemi immédiat est prêtre, il l’affrontera sur le terrain de la morale chrétienne. Anticlérical, pourfendeur des hypocrites, des curés et moines sacrilèges, le légendaire athée mène une guerre sans pitié contre les bigots et les trompeurs, les usurpateurs de la vie, les moralistes et autres législateurs, les bien-pensants qui détournent la fureur de vivre au profit du pouvoir.

Sade ne concède jamais un seul centimètre à ses bourreaux, prêtre et docteur. À travers des échanges fulgurants d’intelligence et de ruse, Sade l’emporte sur la médiocrité et le confinement. Il parvient par la puissance de sa profonde liberté, et la radicalité de sa pensée dégagée du formalisme et de la morale, à contaminer tous ceux qui le côtoient. Il subjuguera l’abbé qui pourtant voulait sauver son âme et qui refuse d’abdiquer devant la bête démoniaque et qui résiste à sa propre cruauté jusqu’aux limites mêmes de la ligne qui sépare l’homme de l’animal.

Le divin marquis charmera par ses écrits et son intelligence la jeune vierge Madeleine, figure biblique emblématique, qui fera circuler ses écrits. Il parviendra à contaminer le directeur, les autres pensionnaires illuminés de Charenton et jusqu’à la mère de la jeune Madeleine, la blanchisseuse aveugle, suspendue aux lèvres de sa fille qui lui lit le soir les nouvelles pornographiques que monsieur de Sade lui confie.

Dans ce combat singulier de la bonne conscience contre la «démence putride», l’esprit du bien est si bien contaminé par la bête immonde qu’il veut guérir, que l’abbé sera amené à poser des gestes de plus en plus violents, irréparables. Mais rien n’y fait: claquemuré, isolé, dénudé, dépossédé de plumes, d’encre et de papier, le Marquis à la mesure des châtiments trouvera d’autres subterfuges pour raconter ses histoires. Rien ne peut l’anéantir, ni les contraintes, ni l’isolement, ni les amputations, ni même la mort. Son esprit surgit dans la tête des vivants, qui tels des possédés baisent avec des succubes sur le corps même du Christ en croix.

Quills (les plumes d’oie) est un vibrant plaidoyer pour la liberté de l’art, contre la censure, pour faire en sorte que jamais «un commis ne tyrannise l’esprit et ne mutile un génie» (Napoléon refusant toute censure. Cette noble pensée sera différemment appliquée dans le cas du Marquis de Sade). Alors qu’on lui reproche d’avoir fomenté un chaos orgiaque et dément dans l’asile, fureur qui s’est soldée par un meurtre sordide, Sade, nu et enfermé dans une cage aux barreaux irradiants affirme avec aplomb et candeur: «L’auteur n’est pas responsable de ses lecteurs.» Il raconte une histoire, donne une idée, mais les lecteurs en font bien ce qu’ils veulent.

Nous avons assisté hier à un événement théâtral comme il y a en peu. Le texte, déjà puissant, se déploie dans une mécanique d’une précision chirurgicale. La scénographie efficace, l’éclairage ciselé (Lucie Bazzo), l’émouvant et percutant environnement sonore (Antoine Bédard) acquièrent le statut de personnages dans ce big bang de l’esprit.

Il nous reste des images d’une grande beauté, de cette beauté bizarre si chère à Baudelaire. La boîte au miroir, les personnages démultipliés en trois exemplaires, mais à angles différents. Le miroir sans tain qui dévoile des corps derrière lorsque la lumière vient annuler la réflexion. Il y a ainsi multiplication et amplification des lieux, comme la scène où l’histoire est racontée à travers les fissures des murs et se propage de cellule en cellule, contaminant tous les passeurs, les emportant dans une frénésie sexuelle exponentielle, désormais incontrôlable. Une gigantesque bacchanale, une fête de la chair dans un éclatement primitif, sans retenu, la puissance de la vie se propageant comme une vague à travers les entraves de ces lieux, fussent-elles réglementaires, morales ou physiques. Le Marquis, à Charenton, transcende le monde et ses petitesses, il s’envole dans des zones que nul ne peut restreindre, que nul ne peut réduire, au-delà des principes même de la bonne conscience.

Notons d’une part le jeu remarquable des comédiens, la finesse des débats entre Sade (surprenant Robert Lepage, solide dans ses emportements, dans sa passion à la fois contenue et explosive) et l’abbé (Jean-Pierre Cloutier totalement crédible dans la lutte contre lui-même), l’étonnante madame de Montreuil (Erika Gagnon, à l’envoutante voix qui dérive entre supplique, plainte et menace), la coquine Madeleine (Mary-Lee Picknell, qui dégage une sensualité profonde autant en enjouée fille de service qu’en succube), elle qui manipule le Marquis grâce à sa charmante espièglerie, la superbe prestance du Docteur Royer (Jean-Sébastien Ouellette à la fois puissant et fragile), vaincu lui aussi et par le Marquis et par sa femme qui a séduit le jeune et naïf architecte Proulx (Pierre-Olivier Grondin). Et d’autre part, une parfaite adéquation entre ces personnages et la mise en scène. Ce qui donne des moments d’une exquise beauté, d’une déroute de la raison. Images surréalistes d’une tête parlante, de mains écrivantes, de murs tapissés de textes écrits en lettres de sang et de merde, tout exprime l’irrépressible besoin de s’exprimer. L’art comme création du monde.

Nous avons assisté hier à un moment géant, de ceux qui marquent profondément le public et assurément la petite histoire du théâtre québécois. Les applaudissements nourris et spontanés du public saluaient non seulement cet événement théâtral, mais contenaient aussi le plaisir que nous a fait Lepage de présenter enfin une nouvelle création ici, en grande première mondiale. À ne pas manquer pour tous ceux que la place de l’art dans la vie intéresse. L’art permet de nous rendre plus grand que nature, surtout dans sa capacité à combattre la strangulation.

Quills

Texte: Doug Wright. Traduction: Jean-Pierre Cloutier. Mise en scène: Robert Lepage et Jean-Pierre Cloutier. Avec Jean-Pierre Cloutier, Érika Gagnon, Pierre-Olivier Grondin, Robert Lepage, Jean-Sébastien Ouellette et Mary-Lee Picknell. Scénographie: Christian Fontaine. Éclairages: Lucie Bazzo. Son: Antoine Bédard. Costumes: Sébastien Dionne. Accessoires: Sylvie Courbron. Une coproduction d’Ex Machina et du Théâtre du Trident. Au Grand Théâtre de Québec jusqu’au 6 février 2016. À l’Usine C du 16 mars au 9 avril 2016. À la Comète (Châlons-en-Champagne) les 30 et 31 janvier 2018. À la Colline (Paris) du 6 au 18 février 2018.

Un commentaire

  1. Luc Archambault

    Guère de culture démontré par cet article d’une superficialité toute dans la norme. Mais où se cache la véritable critique théâtrale? Certainement pas dans Jeu, ‘revue de théâtre’, comme un faible cours de CÉGEP. Encenser le texte de Wright, qui méconnait Sade et n’en tire que le lot commun des à-priori faciles, est un crime de lèse-majesté envers le divin marquis. Certes, le rôle sied à merveille à un Robert Lepage déjanté; mais quelle hyperbole aurait-il pu atteindre s’il jouait le même personnage dans ‘Marat/Sade’ de Peter Weiss? Définitivement, comme revue d’avant-garde et de réflexion profonde sur la réalité théâtrale, on repassera… voire on évitera complètement Jeu.

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