Entrevues

Audrey Bergeron : La polyvalence d’une chorégraphe émergente

Représentatif d’une approche de la danse centrée sur une physicalité rigoureuse et athlétique, le parcours chorégraphique d’Audrey Bergeron se démarque par ses pratiques des danses urbaines et du théâtre corporel.

Diplômée de l’école de danse contemporaine de Montréal en 2005 et naturellement portée à se dépasser physiquement, elle fait ses premiers pas en tant qu’interprète auprès d’Ismaël Mouaraki dans la pièce Loops. Son arrivée dans la compagnie O Vertigo en 2013 marque un tournant décisif dans son parcours artistique. Elle dansera pendant près de trois ans sous la direction de Ginette Laurin, avant de quitter la compagnie pour se recentrer sur ses propres créations. Venant de présenter en janvier dernier sa première œuvre d’envergure, Par le chas de l’aiguille, l’artiste émergente se trouve à un moment charnière de sa carrière.  

La créativité face au casse-tête administratif  

En tant que chorégraphe de la relève, Audrey Bergeron s’estime très chanceuse d’avoir pu présenter ce spectacle dans la Cinquième salle de la Place des Arts pour six représentations – chose rare en danse où dans la plupart des cas, les représentations ne restent à l’affiche que trois jours.

Dans ce contexte de création, la jeune chorégraphe avoue que l’ampleur des tâches administratives relatives à la production et à la diffusion est une des grandes difficultés qu’elle a rencontrée au cours de son projet. « S’assurer que tout fonctionne dans une globalité avec une équipe devient vite un casse-tête lourd et stressant, qui prend beaucoup de temps. Parfois, je me suis sentie un peu en dehors de mes culottes de créatrice », affirme-t-elle. Par le chas de l’aiguille n’aurait pas pu voir le jour sans l’appui de Danse-Cité : « Il a fallu que la compagnie débloque des fonds pour qu’on réussisse à mettre ce projet en œuvre. Danse-Cité n’est pas seulement un diffuseur, c’est aussi une équipe qui travaille sur la promotion et accompagne l’artiste dans la recherche de commanditaires », précise Audrey Bergeron.

Tisser des liens de confiance

En intégrant le procédé de la vidéo-danse dans la direction de ses interprètes, Audrey Bergeron a pu développer une approche expérimentale du mouvement. Déjà familière avec le média vidéo, elle avait créé en 2012 un premier projet de vidéo-danse pour le Broke Labs. Celui-ci lui avait donné accès à une plateforme de diffusion internationale, lui permettant de présenter ses créations Pixels et Errances dans des festivals de film sur la danse à Düsseldorf et à Avignon, ainsi qu’au festival Vue sur la relève.

Habituée de s’entourer d’artistes d’autres disciplines et donnant une grande liberté à ses collaborateurs, la chorégraphe crée des univers riches en images : « Ça prend un grand laisser-aller pour faire confiance, mais ce qui m’intéresse dans la collaboration c’est de laisser carte-blanche. C’est une prise de risque, car je peux y perdre ma vision. Dans cette dernière œuvre par exemple, j’accepte qu’on perde un peu de la chorégraphie pour que ce soit la lumière qui prenne le relais. Comme les costumes, qui m’ont été suggérés ».

En faisant appel à un vidéaste qui filmait le travail effectué en studio, elle a pu développer tout un vocabulaire chorégraphique inspiré du montage cinématographique. La caméra et ses effets ont été des outils utilisés essentiellement dans le processus chorégraphique. Elle pouvait ainsi sélectionner et réorganiser comme elle le souhaitait des séquences entières d’images. Les potentialités des effets de caméra se trouvaient retraduits à travers un mouvement ultra-minutieux de l’interprète. Un procédé inédit qu’elle compte continuer de creuser avec ses fidèles collaboratrices, prêtes à la suivre dans ce défi technique de taille. Ayant obtenu une résidence en Italie, elle approfondira sa recherche de nouveau mouvement en se basant sur l’effet rewind de la vidéo.

Se nourrir d’autres univers chorégraphiques

Admiratrice de l’univers de Crystal Pite, la recherche d’une poésie à travers la prouesse du mouvement est une des préoccupations principales d’Audrey Bergeron : « J’apprécie voir le travail corporel dans la rigueur, quand l’attention est mise sur le détail du corps et le synchronisme ».

En plein élan créatif, elle reste cependant très attachée à son rôle d’interprète. Que ce soit dans ses propres créations ou pour d’autres chorégraphes, Audrey compte encore fouler les planches des salles de danse. « Je veux encore me plonger dans d’autres univers, repousser les limites et me mettre en danger. J’ai envie de continuer à être une artiste polyvalente ». 

L’accumulation de projets collaboratifs et la création de sa propre compagnie font parties des aspirations de la jeune chorégraphe trentenaire. Un désir qui n’est pas dénué d’anxiété : « Quand je regarde ce qu’il se passe dans le milieu, je trouve ça un peu décourageant, rares sont ceux qui peuvent vivre de la création. » Pourtant bien déterminée à relever le défi, Audrey Bergeron et sa signature chorégraphique audacieuse, axée sur une féminité assumée, désinhibée et décomplexée, ne laissent pas la scène montréalaise en danse indifférente.

Par le chas de l’aiguille

Chorégraphie: Audrey Bergeron. Avec la collaboration des interprètes: Kim Henry, Merryn Kritzinger et Jessica Serli. Une production de la compagnie Danse-Cité. À la Cinquième salle de la Place des Arts du 14 au 23 janvier 2016.

Mélanie Carpentier

À propos de

Journaliste spécialisée en danse pour Le Devoir et enseignante de français langue seconde, elle est membre de la rédaction de JEU depuis 2017.

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