Critiques

Simone et le whole shebang : Seuls dans un champ de pétrole

Difficile de cerner exactement le sujet de Simone et le whole shebang. Le troisième texte de l’auteure Eugénie Beaudry traite-t-il de vieillissement, avec quelques-uns des sous-thèmes qu’il comporte, soit l’amour chez les personnes âgées, l’abandon et les pertes cognitives? S’intéresse-t-il plutôt à l’individualisme et à la solitude? Ou encore à un amalgame de divers enjeux de l’heure tels l’euthanasie, la procréation assistée ou encore l’exploitation des sables bitumineux? S’il s’avère si ardu de synthétiser la trame dramatique de la pièce, c’est certainement parce que celle-ci pèche par excès.

L’action se déploie sur deux espaces parallèles (l’un au premier plan, l’autre plus au fond et surélevé) et sur deux époques différentes. Il y a d’abord un bar où le jeune Jessy White, chanteur country désabusé et imbibé d’alcool – personnage récupéré d’une pièce antérieure de l’auteure, Gunshot de Lulla West (pars pas) – vit au jour le jour en enfilant sans vraiment les apprécier amourettes et cocktails. Au second plan, se trouve un centre d’hébergement pour aînés où atterrit de force Simone Bécaud, jadis comédienne idolâtrée, maintenant vieille femme ruinée et souffrant de pertes de mémoire.

Dans cet univers inesthétique où l’a laissée contre son gré sa fille unique, la diva rencontre Jessy White, dans sa version âgée et à mobilité réduite. Leur aversion mutuelle se muera en attirance puis en complicité. Parallèlement à cette histoire, Simone-Alice, fille sans père d’une mère accaparée par sa gloire (Simone), vit les heurts non seulement d’une histoire d’amour à distance puisque son époux travaille sur un chantier d’extraction de pétrole, mais aussi d’une stérilité persistant malgré toutes les mesures mises de l’avant pour en triompher. Son rêve de maternité se révèle être, en fait, l’espoir de vivre enfin l’amour inconditionnel, profond et durable qu’elle n’a jamais connu.

Or pourquoi cette saga devait-elle précisément avoir lieu à Fort McMurray? Doit-on conclure à une métaphore portant sur la pensée à court terme qui règnerait au sein de la société canadienne contemporaine? Celle-ci inciterait, d’une part, à extraire du pétrole sans égard aux éventuelles conséquences écologiques que cela pourrait avoir et à créer une immense ville de toc résultant de la ruée vers l’or noir. D’autre part, cette même vision limitée pousserait les individus à se perdre dans des aventures amoureuses sans lendemain, à ne se définir que par son succès professionnel et à flamber ses revenus en les investissant dans des plaisirs immédiats et vides. L’hypothèse apparaît plausible.

Néanmoins, le texte de Beaudry, s’il est loin d’être inintéressant – les personnages sont bien construits, leurs vicissitudes, crédibles et émouvantes –, souffre de ce que l’on pourrait nommer le syndrome du jeune auteur enthousiaste: il emprunte simultanément de multiples directions, perdant au passage de la cohérence, de la précision et de l’efficacité. Et puisqu’il faut ajouter à cette surenchère de contenu une certaine prodigalité au niveau de la mise en scène de Jean-Simon Traversy (musique en direct, effets sonores divers et parfois tonitruants, etc.) ainsi qu’une langue franglaise de type acadien à laquelle il faut prendre le temps d’accoutumer son oreille, l’on se retrouve avec une heure et dix minutes – la durée du spectacle – fort chargées.

Heureusement que la production s’appuie sur une distribution solide. Si Vincent Bilodeau offre une interprétation particulièrement savoureuse d’un vieux cow-boy miné par le temps, la maladie, l’alcool et le cynisme, sa vis-à-vis, Louise Bombardier, passe d’une émotion à l’autre, au gré des courts-circuits que subit la psyché de son personnage, avec maestria. Sa Simone agace par son égocentrisme, attendrit par sa vulnérabilité et ravit par son indémontable dignité. Du grand art.

Il faut dire que les dialogues, crus et souvent amusants, sont composés avec dextérité. Car s’il y a un peu trop de «whole shebang» autour de Simone et Jessy, Eugénie Beaudry est sans conteste une dramaturge prometteuse. Après tout, le temps ne fait pas que des ravages.

Simone et le whole shebang

Texte d’Eugénie Beaudry. Mise en scène de Jean-Simon Traversy. Une production du Laboratoire théâtre. À la salle Fred-Barry du Théâtre Denise-Pelletier jusqu’au 23 avril 2016.

Sophie Pouliot

À propos de

Journaliste culturelle, membre de la rédaction de JEU, elle est aussi, entre autres, chroniqueuse des arts de la scène pour le magazine Elle Québec, chroniqueuse en théâtre jeunesse pour la Revue Lurelu et présidente de l’Association québécoise des critiques de théâtre (AQCT).

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