Critiques

Photosensibles : Refuser de prendre position

Enfant chéri dans la capitale nationale, Maxime Robin s’est fait remarquer avec Viande (prix du meilleur spectacle de la relève), tandis que Photosensibles s’est vu décerner deux prix, dont celui de la meilleure mise en scène. Si elle possède plusieurs qualités, cette production comporte également son lot de faiblesses.

L’idée de départ est originale et inspirante : cinq photos de presse inscrites dans la mémoire collective sont données à cinq auteurs pour en extraire une matière dramatique qui composera les cinq tableaux à la base de ce spectacle. Le résultat final ne comporte que des monologues puisque, même si le texte de Gilles Poulin-Denis est à quatre voix, tous soliloquent. Le tout est relié par les interventions autobiographiques du metteur en scène qui fait office de maître de cérémonie. L’utilisation du micro par ce dernier, beaucoup trop fort pour cette minuscule salle, n’est absolument pas nécessaire. En plus d’agacer, cela prive le comédien de sa liberté de mouvement.

Dans le but de créer des liens entre les tableaux, Robin nous donne des petites bulles d’informations touchant la perception de l’image par l’œil humain, les questions de perspectives ou de champ focal, mais on a l’impression que cela ne suffit pas pour créer une unité d’ensemble et faire de cette pièce un tout harmonieux. Les noirs trop longs des transitions, suivis d’un éclairage agressant, viennent malheureusement briser  la relation d’attachement que Robin avait préalablement installé avec le public. Voulait-il exposer le public à une expérience de photosensibilité ? En effet, les interventions du maître de cérémonie, cherchant constamment à établir un contact avec les spectateurs, sont plutôt sympathiques.

La scénographie ingénieuse de Karine Galarneau rappelle la chambre noire (la camera obscura, ancêtre de l’appareil photo). Les comédiens-manipulateurs transforment le décor constitué de panneaux verticaux noirs, pour en faire un mur de projection, un castelet fleuri, une salle de conférence ou un laboratoire photo.

Tous les tableaux n’ont pas la même force dramatique. Ainsi, la première tirade, Flower Power de Véronique Côté, semble interminable, la facture poétique du texte ne donne aucune matière à laquelle s’accrocher et la photo qui y est rattachée arrive trop tard.

Le destin tragique entourant la photo de Kevin Carter (il se suicide un an plus tard) où l’on voit un jeune Soudanais rachitique épié par un vautour, fournit un prétexte intéressant pour l’auteur Jean-Philippe Lehoux dans Je n’y suis plus, lui permettant d’exposer la dualité du personnage tourmenté par les critiques, en plein discours de remerciements du prix Pulitzer.

La partie intitulée À travers elle de Roxanne Bouchard est définitivement la plus solide et la plus touchante, grâce à la remarquable interprétation de Noémie O’Farrell. Dans le rôle d’une militaire témoin de la mort de sa collègue et amie déchiquetée par une mine au Viet Nam, O’Farrell livre un récit troublant de réalisme.

La conception sonore de Mykalle Bielinski exécutée en direct sur scène est riche et pertinente. Elle compose à partir d’échantillonnages, d’extraits de la comédie musicale Hair, chère à Robin, et d’effets vocaux. Elle fait la démonstration d’une voix magnifique dans la chanson finale, sortant de derrière son écran-loupe d’où elle était confinée depuis le début. Mais cette prestation arrive comme un cheveu sur la soupe. C’est joli, mais totalement inutile, sans aucun lien avec le reste de la pièce, sinon quelques rappels de Hair, hymne hippie par excellence, célébrant la révolution sexuelle et le pacifisme, en pleine guerre du Viet Nam.

Photosensibles est composé d’une multitude de petites trouvailles sur le plan de la mise en scène, mais il est regrettable que ces qualités ne soient pas constantes du début à la fin, comme si le metteur en scène n’avait pas osé affirmer sa vision. Ceci fait étrangement écho à l’un des trois axes de la direction artistique de la Vierge folle : refuser de prendre position.

Photosensibles

Textes : Roxanne Bouchard, Véronique Côté, Jean-Michel Girouard, Jean-Philippe Lehoux et Gilles Poulin-Denis. Mise en scène : Maxime Robin. Une production de La Vierge folle. Au Prospero jusqu’au 23 avril 2016.

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