Critiques

Unité modèle : Rêve en boîte

On ne peut assurément pas reprocher à Guillaume Corbeil de manquer de sens de l’observation. Dans Unité modèle, il dépeint avec acuité les images d’Épinal véhiculées par le marché du condo, où le bonheur se mesure au nombre de mètres de comptoir, à la teinte du plancher de bois franc, à la puissance du jet de douche.

Patrice Robitaille et Anne-Élisabeth Bossé sont les représentants des ventes de Diorama, constructeur de condos urbains adaptés à chaque étape de la vie. Décontractés, chaleureux, ils s’adressent de manière amicale à un public de théâtre devenu parterre d’acheteurs potentiels, amadoué à coup de mousseux.

La visite virtuelle, accompagnée d’anecdotes et d’apartés pleins d’esprit, conduit l’assistance de la salle de douche-spa au salon avec canapé modulable, du hall d’entrée dont le figuier donnera sûrement des fruits cet été, au lounge commun où se relaxer et se divertir avec « des gens comme vous ». Le tout ponctué de références à la boutique en ligne de Diorama, qui pourra vous vendre à bon prix le bonheur auquel vous avez droit. Par le biais d’un discours rôdé et soigneusement minuté, on prétend nous vendre de la spontanéité, un monde aux allures de comédie romantique, où l’osso buco est devenu l’équivalent du sandwich au jambon : un petit souper vite fait, en dépannage, quand le frigo est vide.

Corbeil a le sens de la formule, au point qu’on a véritablement l’impression d’être dans un spot publicitaire sans fin. Tous les mots-clés y sont (« élégant, libre, sophistiqué, émouvant, naturel, vintage… »), ce qui est à la fois drôle, fascinant et terrifiant. Car sous un vernis d’humour, c’est une société affreusement aliénée qu’il dépeint. Un système où le bonheur est formaté par les publicitaires, où les individus sont soumis à un bourrage de crâne si persistant et pernicieux qu’ils sont convaincus d’aspirer à cette vie préfabriquée en pleine conscience et autodétermination, prêts à tout pour y accéder.

Le procédé, si efficace soit-il, finit toutefois par lasser. Sans doute conscient des limites de la formule, Corbeil a intégré à ce pitch de vente plus grand que nature un drame personnel dont on ne dévoilera pas ici la teneur, tant le désir de faire durer le suspense est manifeste. Malheureusement, l’intégration se fait mal entre les deux aspects du texte, et l’irruption ponctuelle de l’histoire personnelle est par trop artificielle. Même Bossé, qui est pourtant une solide interprète, semble ne pas savoir comment s’en arranger. La dernière scène, où la réalité de la vendeuse de rêve – peu enviable et contrastant avec son discours – est finalement révélée, accentuée par un flot de larmes bruyant et intarissable, provoque plus d’agacement que d’empathie. Cette victoire du réel sur le paraître devrait pourtant être cathartique. Un problème conjoint de texte, de direction d’acteur et de mise en scène, qui nous fait quitter la salle déçus, loin de l’éblouissement causé par Cinq visages pour Camille Brunelle et de la fascination vertigineuse entraînée par Tu iras la chercher, les deux premiers volets de cette trilogie sur l’obsession de l’image et le formatage de notre identité.

Unité modèle

Texte de Guillaume Corbeil. Mise en scène de Sylvain Bélanger. Une production du Centre du Théâtre d’aujourd’hui, présentée jusqu’au 7 mai 2016.

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