Critiques

Reality : Ces chiffres qui font une vie

En 1943, le mari de Janina Turek est arrêté par la Gestapo de Cracovie. Le même jour, dans un geste où réside tout le mystère de la vie, elle décide de comptabiliser par écrit, quotidiennement, les événements les plus ordinaires, les moins signifiants de sa banale existence. Elle écrit : «Je veux décrire la réalité et uniquement les faits […] sans commentaire ni émotion.»

3_reality_cr_futura-tittaferrante_web-1024x683Dans la discrétion la plus absolue, pendant 57 ans, classant les faits par catégorie et en 10 couleurs, avec une minutie scientifique, elle mènera à bien cette entreprise obsessive, presque autistique. Au bout de ce monumental  labeur, à sa mort, en l’an 2000, elle aura noirci 748 carnets. Elle y enregistre, entre autres : 23 397 personnes rencontrées et saluées, 38 196 appels téléphoniques reçus , 3 517 livres lus, 70 042 émissions de télé regardées et seulement 110 soirées au… théâtre. Les chiffres donnent le vertige : une vie, est-ce tout ça et si peu que ça ? Comme le trou qui n’est constitué que de « ce qu’il y a autour », Janina n’existe que par les chiffres qui lui donnent une réalité.

Quand, en 2010, Daria Deflorian et Antonio Tagliarini découvrent dans un reportage du journaliste Mariusz Szczygiel ce chef d’œuvre d’objectivité, ils y voient non seulement de la matière pour une pièce documentaire, mais aussi une certaine similarité entre ce travail énorme et non rentable et l’aspect gratuit du théâtre.

Quant au spectateur, il est frappé par l’adéquation entre l’existence modeste de cette Polonaise et la scénographie minimaliste caractéristique du théâtre « pauvre » imaginée par le tandem italien. Deux chaises, un fauteuil, une tasse à café suffisent à évoquer quelque 50 ans de la vie d’une femme. D’ailleurs, les deux interprètes-concepteurs ne « jouent » pas à proprement parler le rôle de Janina. Avec une grande finesse et une infinie délicatesse, par une série d’allers et retours entre la scène et les carnets, entrant et sortant du personnage,  ils lui construisent peu à peu – en direct devant nous – une vie par épisodes successifs. Ceux-ci semblent naître non des faits mais des objets : le paillasson où lui vient l’idée d’enregistrer ce qui lui arrive; la première tasse de café noir ; le fauteuil évocateur de ses dimanches de télévision esseulés, le « drame » de la télécommande brisée.

Si le sentiment d’une terrible solitude domine la représentation, paradoxalement, il s’accompagne  d’une sorte de grave légèreté. L’ensemble est même teinté de cette ironie involontaire qui caractérise la vie. Comme l’épisode de la visite à Cracovie de Fidel Castro que Janina manque, occupée qu’elle est à ramasser un crayon sur lequel elle lit, quoi donc ? : «La vie est un point de vue.» Mais les vingt premières minutes pendant lesquelles Deflorian et Tagliarini s’efforcent de « reconstituer » tour à tour la scène de la mort de Janina, d’une crise cardiaque dans la rue, sont d’un délicieux humour.

indexSi l’entreprise dérisoire et sublime de Janina Turek s’apparente pour nous à d’autres aventuriers de la compilation, comme le romancier Georges Perec ou l’artiste Sophie Calle, rien ne laisse supposer que la Polonaise ait pressenti le potentiel littéraire de son prodigieux  inventaire. Et pourtant, le fait qu’elle parle d’elle à la troisième personne, comme un personnage, n’est plus la simple démarche d’une scribe, mais d’une créatrice.

D’ailleurs, il est une occasion, encore peut-être plus poignante dans l’expression de sa détresse, où elle parle à la première personne et s’autorise émotions et commentaires : ce sont les 3000 cartes postales qu’elle s’est envoyées à elle-même.

Nous ne savons toujours rien des raisons profondes qui ont poussé Janina à construire son monument de faits, mais on est sidéré par sa lucidité quand elle écrit : « Je vis ou je feins de vivre? Toutes ces notes, toutes ces statistiques, n’est-ce pas une façon de m’illusionner ?» Et surtout, cet aveu : « Si j’arrêtais d’écrire, je devrais retourner à moi-même.» Finalement, pour Janina Turek, comme pour beaucoup de créateurs, faire l’inventaire de sa vie, n’était-ce pas le moyen de la tenir à distance ?

Reality

Texte, mise en scène et interprétation : Daria Deflorian et Antonio Tagliarini. D’après un reportage de Mariusz Szczygiel. Présenté dans le cadre du FTA les 28 et 29 mai 2016.

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