Critiques

Las Ideas : Fissures dans les poupées gigognes

Une idée émise comme hypothèse se développe dans l’imaginaire de l’autre, rebondit vers son émetteur, qui la relance, amplifiée, modulée, trafiquée. Les deux comédiens de ce remue-méninge sont installés autour d’une table de ping-pong, métaphore parfaite de ce jeu de l’esprit. La balle frappée au bond est redirigée vers l’adversaire, mais il faut maintenir la balle toujours en vie, dans son va-et-vient par-dessus le filet. La table elle-même se métamorphose ; soutien technique, aire de jeu, écran de projection, monstre vivant qui avale les aventuriers qui la côtoient. Elle est le troisième personnage de cette tragi-comédie sur la genèse des idées.

Le texte, mis en scène par son auteur Federico León, s’emboîte en une série de séquences amorcées chacune par une idée simple, parfois loufoque, souvent banale, toujours un peu surréaliste. Puis cette idée de départ emprunte des chemins tortueux, émouvants, drôles, teintés d’intelligence et de clins d’œil malicieux. Las Ideas explore ainsi la technologie elle-même avec les ordinateurs, les enregistrements sonores et vidéo, les projections emboîtées — et quid de leur destruction ou leur dysfonctionnement ? —, les interdits comme le fait de fumer un joint ou s’enivrer sur scène — avec de la vraie marijuana ou seulement de l’herbe imitant l’odeur de la marie-jeanne ? —, l’éclatement de l’espace scénique avec cette incursion dans la vie privée via une conversation téléphonique, etc. 

Las Ideas est une mise en scène concentrée sur le travail de mise en scène. La pièce présente de manière succincte le long cheminement de la pensée, l’organisation des idées, la mise en place des événements tant du point de vue technique que sémantique. Le méandre des idées est ainsi démonté et démontré en direct. Tout y est révélé ; les manipulations technologiques, qui de simples accessoires deviennent des pivots essentiels, les questions techniques deviennent des réflexions psychodramatiques du genre « on enregistre ou pas ? » Et surtout tous les matériaux, ratés ou non, doivent être conservés car ils sont la matière même de la création. Même jetés dans la corbeille de l’ordinateur, ils peuvent ressurgir d’une autre manière. 

Le vrai du faux

Dans cet enchevêtrement foisonnant de bonnes idées, de trouvailles, de surprises, la stratégie la plus récurrente est la mise en abyme : protéger un étui de guitare dans un autre étui de guitare, se filmer soi-même en direct pour se projeter ensuite dans le même cadre, démultipliant ainsi son image, inventer une bouteille en deux compartiments qui contiendrait et du scotch et du thé, trompant ainsi le spectateur tout en lui donnant l’illusion que le comédien se soûle vraiment… Autant de stratégies qui interrogent le vrai et le faux, la réalité et la fiction. Le subterfuge de la scène avec ses conventions reconnues par le public est ici démonté pas à pas pour montrer toujours l’envers du décor. Las Ideas joue justement sur cette question insoluble : comment s’assurer de ce que perçoivent nos sens ?

Il s’agit du plaisir de l’esprit et de l’intelligence de jongler avec ce réel que nous inventons chacun dans notre crâne. Et, ce faisant, l’auteur et son complice explorent les mécanismes de la création, se mettant en danger publiquement, alors que idées et matériaux peuvent en quelque sorte échapper à leur créateur.

Le fil conducteur de Las Ideas est sa propre mise en abyme. Il n’y a pas de dramaturgie, mais une mécanique du cerveau. Il n’y a pas de narration, mais une proposition à tentation philosophique du côté des Bergson et Wittgenstein. Et toujours sur un ton léger, dans cette indolence que procure certaines substances.  Lorsque le décor bascule au final dans le «making of» du «making of», nous savons que le monde ne se mord pas la queue mais s’ouvre sur un raz-de-marée de l’imaginaire qu’il nous appartient d’alimenter encore et encore.  En ce sens, Las Ideas est une puissante invitation à abolir les frontières des conventions, à inventer le réel à la mesure de nos désirs.  

Las Ideas

Texte et mise en scène de Federico León. Interprété par Federico León et Julián Tello. Scénographie et accessoires d’Ariel Vaccaro. Lumières d’Alejandro Le Roux. Musique de Diego Vainer. Costumes de Paola Delgado. 

Une production de Kunstenfestivaldesarts (Bruxelles), Iberescena (Espagne), El Cultural San Martín (Buenos Aires), FIBA Festival Internacional de Buenos Aires, Fundación Teatro a Mil (Santiago du Chili), La Bâtie – Festival de Genève (Suisse), Festival D’Automne à Paris – La Bastille, La Villette – Résidence d’artistes 2014 (France). 

Présenté dans le cadre du Carrefour International de théâtre, à la Caserne Dalhousie du 7 au 9 juin 2016.

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