Critiques

Terminus : Station Apocalypse

Trois personnages s’adressant au public sous forme de monologues, trois destins qui s’entrecroisent, trois individus paumés, à la langue crue, déterminés à se sortir à tout prix – et il s’agit presque d’un euphémisme – du marasme qui englue leur existence.

Cela ne fait aucun doute, nous sommes bel et bien au cœur de l’univers glauque, mais généralement captivant de Mark O’Rowe. C’est encore une fois dans la misère humaine que nous entraîne le dramaturge (Howie le Rookie, Tête première) et scénariste (Intermède, Discorde) irlandais. Ici, la misère est moins financière ou intellectuelle que relationnelle. Car le grand drame qui gruge les personnages de Terminus est sans conteste la solitude.

Une mère reniée par sa fille après avoir séduit l’amoureux de celle-ci, un trentenaire d’une timidité maladive ainsi qu’une jeune femme rongée par l’amertume que lui inspire sa vie routinière et monotone forment le trio de personnages qui, chacun à sa façon, vivront une nuit cathartique. La première cherchera la rédemption en risquant sa vie afin de secourir une femme enceinte qu’elle croit enlevée par une lesbienne belliqueuse, le deuxième conclura avec le diable un pacte devant le transmuer en chanteur de charme, la troisième décidera de suivre aveuglément un prétendant providentiel jusqu’à aller batifoler au sommet d’une gigantesque grue.

Ces équipées dublinoises sont toutes illustrées par un flot de projections vidéo, seul élément baroque d’une mise en scène épurée, signée Michel Monty.

Une image vaut-elle mille mots ?

Tantôt naturalistes, tantôt plus abstraites, les images omniprésentes témoignent-elles d’une ère où la parole ne suffit plus à raconter? Car les histoires échafaudées par l’auteur tiennent davantage du conte – et, à ce titre, on aurait très bien pu laisser le spectateur imaginer, plutôt que de les illustrer, la femme enceinte appelant une ligne d’écoute, les combats sanglants ayant cours pendant cette nuit épique, le démon prenant la forme d’un homme entièrement constitué de larves et ainsi de suite – que du récit de péripéties sur fond de portrait social, forme à laquelle O’Rowe aime recourir.

D’ailleurs, la part généreuse octroyée à l’aspect fantastique de ces mésaventures narrées par leur (anti)héros peut surprendre l’amateur de théâtre chérissant le souvenir de Howie le Rookie ou le cinéphile ayant prisé les scénarios des films Discorde ou encore Boy A, par exemples. La violence et l’âpreté d’un milieu de vie défavorisé sont certes l’apanage de l’œuvre de l’auteur irlandais, mais elles vont souvent de pair avec un certain réalisme, auquel, avec ses démons, son pacte satanique et sa référence directe à la réincarnation, échappe Terminus.

À ceux qui seraient rebutés d’emblée par la présence de ces envolées paranormales, répliquons tout de même que la performance des comédiens vaut à elle seule le déplacement. Le plaisir de voir Alice Pascual, Mani Soleymanlou et, bien que dans une moindre mesure, Martine Francke, donner vie aux personnages aussi esseulés que colorés imaginés par O’Rowe va jusqu’à transcender le texte qu’ils livrent. Leur truculence suscite une fascination jubilatoire.

Terminus

Texte de Mark O’Rowe. Traduction d’Olivier Choinière. Mise en scène de Michel Monty. Costumes de Linda Brunelle. Éclairages de Guy Simard. Musique d’Éric Forget. Images vidéo de Johnny Ranger. Avec Martine Francke, Alice Pascual et Mani Soleymanlou. Présenté par le Théâtre de la Manufacture au Théâtre La Licorne jusqu’au 29 octobre 2016.

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