Critiques

Sounjata : Entre tradition et modernité

On a trop rarement l’occasion de voir et d’entendre des artistes issus de cultures différentes, encore moins au théâtre et encore moins du continent africain. On ne peut que se réjouir de cette collaboration artistique entre un Québécois (Alexis Martin), un Marocain (Zakariae Heddouchi) et un Malien (Yaya Coulibaly).

L’auteur et metteur en scène de Sounjata, Alexis Martin, n’a pas hésité, une fois de plus, à aller vers un nouveau continent, au propre comme au figuré, dans le pur esprit du Nouveau Théâtre Expérimental (NTE), pour ouvrir le dialogue avec des artistes de l’étranger et intégrer dans sa création une forme traditionnelle de marionnette malienne et le récit du fondateur de cette nation.

Sounjata Keïta, le roi infirme

Le récit de Sounjata Keïta oscille allègrement entre l’histoire et l’épopée, la réalité historique et l’allégorie fantastique. Le personnage central de cette histoire a été le libérateur de l’empire du Mali au XIIIe siècle qui, en abolissant l’esclavage et en déclarant tous les êtres humains égaux, fut l’instigateur d’une des premières chartes des droits et libertés.

Sa légende nous est magnifiquement contée par Habib Dembélé : Sounjata est né de l’union du roi Maghan Kon Fatta et de la femme-buffle Sogolon, suite à une prédiction d’un chasseur lui disant qu’il devra épouser la femme la plus laide qui se présentera à lui s’il veut développer son empire. L’enfant n’a rien d’un souverain puisqu’il ne marchera pas avant l’âge de sept ans et Dembélé ne manquera pas de faire un clin d’œil au Roi boiteux, œuvre majeure du NTE. Poussé à l’exil, Sounjata reviendra après plusieurs années pour combattre l’invincible roi-sorcier Sumanguru, adepte de l’esclavage.

Martin a choisi la mise en abyme en faisant jouer l’histoire de Sounjata principalement par un couple d’agronomes québécois (Steve Laplante et Karine St-Arnaud), habilement dirigés par Habib Dembélé, dont les qualités de griot (conteur) sont indéniables. Avec sa voix puissante, son charisme et son énergie lumineuse, il porte cette épopée à bout de bras. Il faut dire que sa feuille de route est remarquable : à la fois auteur et comédien, il a collaboré à plusieurs reprises avec Peter Brook.

Il est accompagné des Maliens Philippe Koné et Yaya Coulibaly. Ce dernier fait office de grand détenteur de la tradition orale, qu’il retransmet principalement en langue bambara ou bamana, instantanément traduite par le griot. Marionnettiste, il est l’héritier d’une tradition qui remonte au XIe siècle. Co-concepteur du projet, il a réalisé les marionnettes à fil et celles, de grande taille, qui constituent presque à elles seules le décor.

Le plus étonnant de cette production, c’est la cohabitation d’un art traditionnel encore très vivant avec des personnages contemporains occidentaux. La rencontre a eu lieu, l’échange a porté fruit, Alexis Martin se retrouve avec bonheur dans ses sujets de prédilections, l’histoire, la philosophie et le théâtre comme laboratoire de l’Homme, en explorant cette fois l’altérité.

Sounjata

Texte et mise en scène : Alexis Martin. Conception des marionnettes : Yaya Coulibaly. Avec Yaya Coulibaly, Habib Dembélé, Philippe Koné, Steve Laplante et Karine St-Arnaud. Scénographie et costumes : Virginie Chevalier. Conception sonore et musicien : Zakariae Heddouchi. Éclairages : Étienne Boucher. Conception du théâtre d’objets : Karine St-Arnaud. Une production du Nouveau Théâtre Expérimental, en coproduction avec les compagnies Sogolon et Awaln’art. À Espace Libre jusqu’au 8 octobre 2016.

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