Critiques

Un Homme de danse : Portrait de l’artiste en danseur transgénérationnel

Marie Brodeur dresse une biographie fascinante de l’illustre ex-étoile des Grands Ballets Canadiens, aujourd’hui historien et enseignant, Vincent Warren. Un Homme de danse est un film qui mesure l’apport à la société d’un art qui paraîtrait encore pour certains hors de portée.

Habilement ficelé, le documentaire s’ouvre sur les réminiscences d’un Vincent Warren s’apprêtant à déménager, emballant dans des cartons des objets précieux et sentimentalement chargés ornant l’appartement montréalais qu’il habite depuis plusieurs décennies. Tout en évoquant les prémices de sa carrière, ses épreuves personnelles et ses succès, c’est aussi l’occasion d’une incursion dans l’histoire moderne de la danse en Amérique de Nord et de ses moments clés, auxquels le danseur participa et qu’il relate avec humilité.

De ses premiers cours de ballet dans sa Floride natale, en passant par la scène new-yorkaise avec ses rivalités entre le classique et la nouvelle danse, jusqu’à son arrivée à Montréal pour intégrer les Grands Ballets Canadiens, on savoure les anecdotes ponctuant le récit d’une vie entièrement vouée à la danse. Une biographie agrémentée de témoignages des complices du danseur américano-québécois, qui goûta aussi bien à la discipline classique qu’au relâchement contemporain, expérimentant le mouvement à la mythique Judson Church et collaborant plus tard avec Jeanne Renaud (fondatrice du Groupe de la Place Royale) et Paul-André Fortier.

Donald Labelle

Vincent Warren dans Cérémonie

Posant à son centre l’historique des Grands Ballets Canadiens, le film donne à voir des images d’archives vidéos de l’inauguration de la Place des Arts et des œuvres charnières secouant la scène classique québécoise (Carmina Burana, Tommy) que l’ancienne étoile d’aujourd’hui 77 ans illumina de sa remarquable présence scénique.

La réalisatrice, elle-même ancienne interprète, ne manque pas d’y souligner l’important legs de Vincent Warren, mettant de l’avant son rôle de pédagogue, ses apports à la création du Regroupement Québécois de la Danse, ainsi que la fondation de la bibliothèque siégeant au cœur de l’École supérieure de ballet du Québec, rassemblant environ 25 000 documents accumulés par l’artiste au cours de sa carrière et voyages à travers le monde.

Jardins secrets

Derrière les accomplissements de l’artiste, on ne cache pas les sacrifices et douleurs présents derrière la beauté du geste. « Un danseur paiera pour danser, » dira Vincent Warren, témoignant à la fois de la précarité d’une vie d’interprète (faibles revenus, contrats temporaires des débuts, retraite à 40 ans sans fonds de pension) et des marques du temps sur le corps creusées par des années d’une physicalité performante et exigeante du ballet (hygiène de vie stricte, problèmes de poids).

Vincent Warren

Bien qu’abordé succinctement, il est aussi question de ce corps vieillissant que « si personne ne fait danser, ne dansera pas », affirme Paul-André Fortier (en entrevue dans le film), alors que la scène contemporaine semble l’accueillir plus volontiers que sa grande sœur, plus conservatrice.

Au-delà de la perfection technique, Vincent Warren promeut cependant la créativité, encourageant les jeunes interprètes à alimenter leur curiosité pour les autres arts et à habiter le mouvement en se basant sur leurs propres expériences de vie. « Les artistes doivent vivre avant de faire de l’art, » affirme-t-il, persuadé que c’est la mort précoce de son conjoint qui, fatalement, l’a fait naître en tant qu’artiste, l’amenant à briser une barrière en investissant la mélancolie du deuil dans son approche du mouvement.

Dépassant le purement factuel, le documentaire tire sa force d’une plongée dans l’intimité de cette figure charismatique engagée dans un univers trop rapidement associé au féminin, et brimée lorsqu’il était jeune dans une société hermétique à l’homosexualité. Outre le média de la danse, celui-ci inspira des artistes d’autres disciplines tels que Norman McClaren, réalisateur du court-métrage primé, Pas de deux, ainsi que le poète américain Franck O’Hara, ce dernier avec qui il vécut une grande passion amoureuse.

À travers la forme filmique, s’adressant aussi bien aux spécialistes qu’aux néophytes, Marie Brodeur et son principal acteur parviennent à trouver une nouvelle adresse, en mettant, momentanément, le ballet et son histoire au Québec à la portée de tous.

Un Homme de danse

Réalisation : Marie Brodeur. Producteur : Spira. 2016. 83 minutes. Avec la participation de : Vincent Warren, Annette av Paul, Arnab Bandyopadhyay, Anik Bissonnette, Peter Boneham, Jean-Sébastien Couture, Paul-André Fortier, Linde Howe-Beck, Chris Huizinga, Véronique Landory, Marie-Josée Lecours, Brian Macdonald, Mamata Niyogi-Nakra, Gaétan Patenaude, Aileen Pasloff et Jeanne Renaud. Version originale française avec sous-titres anglais. À la Cinémathèque québécoise, en présence de Marie Brodeur et Vincent Warren, à l’occasion des Rendez-vous du cinéma québécois, le 27 février 2017 à 18 h.

Un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *