Critiques

Abîmés : En perte de sens

La compagnie de théâtre Joe Jack et John se veut atypique, tant dans ses distributions que dans la forme. Elle cherche à faire un théâtre différent et inclusif en intégrant dans ses spectacles des interprètes ayant une déficience intellectuelle ou issus de l’immigration. Avec Abîmés, c’est sa première incursion dans le théâtre de répertoire et elle a choisi l’auteur contemporain le plus difficile à monter : Samuel Beckett.

Beckett est également reconnu, du moins sa succession, comme étant intransigeant quant au respect du texte et des didascalies. Or les indications de l’auteur sont très nombreuses et d’une extrême précision, de la couleur des costumes et des décors, jusqu’à la durée des silences. Ce qui laisse très peu de liberté au metteur en scène. On se demande alors comment la metteure en scène Catherine Bourgeois a réussi à faire accepter ces quelques entorses au texte, à commencer par la présence de la vidéo comme élément scénographique et les deux personnages de L’Impromptu d’Ohio sans les longs manteaux noirs et les longs cheveux blancs.

Dramaturgie éclatée et absence de personnage

Abîmés est composé de quatre courtes pièces de Beckett ; pas les plus faciles, ni les plus spectaculaires. Là où cette production s’est permis la plus grande liberté, c’est dans le traitement de la pièce Souffle. Initialement conçu comme un effet de voix et d’éclairage sur un tas de détritus, Bourgeois en a fait un objet filmé, décliné en trois variations, qu’on peut voir comme de véritables petits films d’art, esthétiquement soignés et exprimant en quelques secondes, le temps d’une respiration, le cycle de la vie et de la mort.

Marc Béland offre une performance solide et habitée, il sert en quelque sorte de locomotive dans Quoi où et L’Impromptu d’Ohio. Sa maîtrise du jeu en font un interprète nuancé et vivant complètement à l’écoute de la situation et de ses partenaires. Parce que, dans ce type de théâtre où l’on doit jongler avec des concepts métaphysiques, où les notions de personnages sont réduit à des fonctions (le lecteur, l’entendeur) ou des onomatopées (Bam, Bim, Bem, Bom), il n’y a rien de pire que de suivre les directives de la mise en scène sans savoir exactement quel est le sens de ce que l’on fait.

La question qu’on peut se poser, c’est pourquoi Joe Jack et John a voulu se frotter à cet univers si austère. Si le théâtre de Beckett est empreint de pessimisme et habité de figures éclopées de la vie, la dérision lui donne toute sa grandeur et malheureusement, Bourgeois n’a pas su insuffler une vision différente à Beckett, prisonnière d’un texte hermétique, elle ne s’est pas éloignée des clichés entourant l’œuvre du plus grand dramaturge du XXe siècle : le noir et blanc des costumes, l’étrangeté, la gravité, le ton monocorde, la rigidité, bref, l’absence de vie… et d’humour.

Abîmés

Textes : Samuel Beckett. Conception et mise en scène : Catherine Bourgeois. Costumes : Julie Emery. Vidéo : Jean-François Boisvenue. Avec Marc Béland, Guillermina Kerwin, Gabrielle Marion-Rivard et Michael Nimbley. Production de la compagnie Joe Jack et John. À la Salle Fred-Barry du Théâtre Denise-Pelletier jusqu’au 22 octobre 2016.

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