Critiques

Les marches du pouvoir : Machine de démolition

Pierre-Marc Laliberté

La pièce se présente en écho à l’actuelle campagne aux présidentielles états-uniennes. Un écho presque fade, où l’ampleur des bassesses et des dommages collatéraux du réel dépasse de loin la « tendre » fiction des Marches du pouvoir. Beau Willimon, de passage à Québec pour la première québécoise, également scénariste de la série House of Cards, affirme sans ambages que s’il avait imaginé le scénario Clinton-Trump, Hollywood l’aurait mis à la porte illico.

Dans Les marches du pouvoir, David Bellamy, jeune et ambitieux relationniste et conseiller de campagne pour le sénateur Morris (démocrate), sera broyé dans l’implacable machine politique, pas celle des rêves et des idéaux démocratiques, mais celle du pouvoir absolu. Comme le taureau dans l’arène, il ne suffit pas d’avoir la détermination et l’intelligence, il faut en plus un sixième sens, un instinct de tueur, pour sortir vivant des coups qui fondent sur vous de tous les côtés. Ce que Bellamy apprendra à ses dépens.

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Tentative de corruption, traitrise, séduction par la ruse et le troc de l’information (très crédible Sophie Dion dans le personnage d’Hélène Horowicz, journaliste au New York Times), séduction sexuelle des hommes de pouvoir (la jeune stagiaire Émilie Pearson qui couche avec tout ce qui bouge), tous les coups sont bons pour déstabiliser l’adversaire, pour l’éliminer.

Piégé par son homologue du camp républicain, Tom Duffy (interprété avec brio par Hugues Frenette), Bellamy connaît une douloureuse descente aux enfers dans laquelle il entraînera ses proches. Charles-Étienne Beaulne incarne avec puissance le personnage central de cette immolation publique. Les échanges entre lui et son directeur de campagne Paul Zara, joué avec brio par Jean-Sébastien Ouellette, portent la pièce vers des sommets de vertige. Le maelstrom de la déchéance qui fait basculer Bellamy du côté des monstres est superbement illustré dans le combat dans la douche entre lui et Émilie, sa nouvelle conquête.

Quand tout converge !

La mise en scène de Marie-Hélène Gendreau est de la même trempe que le superbe Trainspotting qui avait marqué la scène théâtrale en 2013 : rythme soutenu, densité de jeu et de déplacement, espace scénique réparti sur deux plans superposés. Cette remarquable structure scénique, signée Véronique Bertrand, permet de juxtaposer la zone publique en haut (salle de presse, écrans multiples, là où les médias reconfigurent notre perception de la réalité) et la zone privée en bas, là où les acteurs du politique se livrent une lutte sans merci.

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Très efficace rapport entre décor et mise en scène. Les écrans, dont un géant qui descend parfois au-dessus des comédiens pour une illustration de leur état d’âme (patriotisme par le drapeau, marasme mental par un nuage noir, etc.), roulent en continu comme un fil de presse. Mentionnons aussi la musique originale de Josué Beaucage qui souligne les moments forts pour créer une formidable tension dans ce suspens létal.

Les marches du pouvoir, dans cette mouture originale, est un spectacle de haut calibre qu’on ressent comme un bloc monolithique fait de mille petits détails. Tout converge vers une illustration brillante du côté sombre de la quête du pouvoir. Ce thème, joué sur tous les tons depuis que le théâtre existe, trouve ici une expression limpide et spectaculaire, un décryptage des mécaniques mis en branle pour gagner à tout prix. Comme toujours, ce ne sont pas les idéaux qui l’emportent, mais la turpitude des manipulateurs de passions humaines. Encore une puissante proposition de Gendreau, à voir sans faute.

Les marches du pouvoir

Texte : Beau Willimon. Traduction : David Laurin. Mise en scène : Marie-Hélène Gendreau. Scénographie : Véronique Bertrand. Costumes : Julie Morel. Éclairages : Keven Dubois. Musique : Josué Beaucage. Avec Charles-Étienne Beaulne, Maxime Beauregard-Martin, Sophie Dion, Hugues Frenette, Israël Gamache, Jean-Sébastien Ouellette et Nathalie Séguin. Au Théâtre la Bordée jusqu’au 26 novembre 2016.

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