Entrevues

Sébastien David : faire parler le silence

Julie Artacho

Auteur des Morb(y)des, d’En attendant Gaudreault précédé de Ta yeule Kathleen et des Haut-Parleurs, Sébastien David présente au Théâtre d’Aujourd’hui Dimanche napalm. La pièce raconte l’histoire d’un jeune homme qui, après une tentative de suicide, retourne dans sa famille passablement éclopé – il est sur un fauteuil roulant – et muet. Un mutisme volontaire, plus accablant qu’un long monologue.

Sébastien David s’est inspiré de deux images apparemment sans rapport l’une avec l’autre : la photographie de la petite fille vietnamienne brûlée au napalm et, plus près de nous, les manifestations du printemps érable : « Ce n’est pas une pièce sur les enjeux mais sur les traces laissées par le printemps érable, explique-t-il. Je ne suis pas un militant, je n’ai pas appris à élever la voix ni à afficher mon désaccord. En 2012, j’étais mal à l’aise de manifester, aussi j’ai eu envie de créer un personnage qui, dès son adolescence, confronte ses parents et combat les idées reçues. Je voulais également parler du Québec, ce que je n’ai pas fait dans mes précédentes pièces, qui traitent de la misère sociale, avec des personnages empêtrés dans ce qu’ils sont et ce qu’ils veulent être. »

Sébastien David s’avoue déçu par le printemps érable : « J’attendais d’être inspiré différemment, je rêvais d’un retour à un projet collectif, d’avoir des leaders inspirants. Je pensais retrouver l’effervescence des années 70, que je n’ai pas vécue, cette période où les politiciens étaient aussi des poètes. Mais le printemps érable m’a sorti de ma coquille et m’a fait comprendre que d’autres choses étaient possibles. Et voilà qu’arrive le projet Faut qu’on se parle, un mouvement qui prône l’action citoyenne, qui propose de reprendre le contrôle de nous-mêmes et de nos idées. »

Dimanche napalm en répétitionsJérémie Battaglia

Un spectacle épique et kitsch

Personnage pivot de Dimanche napalm, le Fils – interprété par Alex Bergeron – est un rôle muet. Sa contestation se fait dans le silence, dans l’intime : « C’est la première fois que je fais ça, dit David, je suis un homme de mots, et Alex Bergeron aussi ! Mais ce choix n’est pas innocent. Le vocabulaire de ce personnage se définit par de petits mouvements : le placement du regard, un hochement de tête, tout ceci peut prendre une ampleur démesurée. Il s’agit de comprendre son chemin, de comprendre ce qu’il fait, de montrer son évolution. Se taire est un geste radical. »

Face au Fils, les membres de la famille défilent, dans une succession de tableaux en tête-à-tête. Le silence les provoque, les confronte, les force à autopsier leurs rêves, à comprendre leurs espoirs : « Ils veulent s’émanciper, ils sont même obsédés par cette pensée, dit l’auteur. Ils cherchent leur autonomie, mais qu’est-ce qu’être autonome ? Faire ce qu’on veut, avoir une responsabilité envers les autres ? La mère tente de rameuter le collectif pour éviter le conflit, alors que chacun écoute son autonomie individuelle. Et ils s’en vont tous vers quelque chose de plus petit… Ce n’est pas un drame mais c’en est un quand même ! C’est un spectacle épique et kitsch. »

Comme pour ses autres pièces, Sébastien David signe également la mise en scène de Dimanche napalm. Dans un espace non réaliste, une ambiance sombre colorée par les costumes, il travaille sur les corps, sur l’incarnation d’une parole : « Ma démarche s’articule au niveau du dire, chaque ligne est une architecture de la pensée. Quand j’écris, je me relis beaucoup, je me mets les mots en bouche. Ensuite, l’appropriation du personnage par l’acteur dépasse souvent ce que j’ai imaginé. »

Dimanche napalm en répétitionsJérémie Battaglia

Dimanche napalm représente trois ans de travail : « Sans être autobiographique, c’est ma pièce la plus personnelle. L’écriture a été difficile par rapport aux sujets qu’elle aborde. J’ai beaucoup pensé au Québec, mais le portrait que j’en fais est très subjectif, impressionniste. Oui, c’est frustrant de travailler autant pour un résultat qui sera montré pendant trois semaines. Heureusement, mes textes sont publiés, au moins il y a une trace physique. Les Morb(y)des vont être joués en Suisse en décembre. On peut donc espérer une deuxième vie pour nos pièces que nos institutions ne peuvent pas nous donner.»

La pièce pose aussi la question de la médiocrité ambiante. Mais que faire pour la combattre ? « Écrire du théâtre est pour moi une nécessité, lance David. Est-ce que je combats la médiocrité en le faisant ? Nommer les choses, les problèmes, relever un travers… C’est déjà ça. Je ne suis pas assez actif du côté de l’espoir, je me juge encore inapte à le faire. Véronique Côté ou Steve Gagnon le sont plus que moi. La médiocrité est un mouvement circulaire, on ne s’élève pas, on tourne en rond. Au mieux, les gens vont s’interroger : est-ce que je participe à la médiocrité ambiante ? Et ce sera leur responsabilité de décider que faire pour l’enrayer… »

Dimanche napalm

Texte et mise en scène : Sébastien David. Assistance à la mise en scène et régie : Catherine Comeau. Scénographie, costumes et accessoires : Odile Gamache. Éclairages : Julie Basse. Conception sonore : Larsen Lupin. Maquillages : Angelo Barsetti. Avec Alex Bergeron, Henri Chassé, Louison Danis, Sylvie Léonard, Geneviève Schmidt et Cynthia Wu-Maheux. Une coproduction de la Bataille et du Théâtre d’Aujourd’hui. Au Théâtre d’Aujourd’hui du 8 au 26 novembre 2016.

Un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *