Critiques

Les lettre arabes 2 : Mouloud et Rachid vont au paradise

David Ospina

Les mésaventures de ces deux ingénus en Djihadistanie sont nées de l’imagination et de la réflexion de trois créateurs québécois partisans du théâtre engagé et sensibles par leur histoire personnelle aux soubresauts violents qui agitent le monde.

Geoffrey Gaquère est d’origine belge, et on peut imaginer qu’on lui doit quelques-unes des scènes et des répliques caractéristiques de la dorénavant célèbre commune de Molenbeek. Par ailleurs, on sait la fascination d’Olivier Kemeid pour l’Orient, d’où sont originaires certains de ses ancêtres. Quant à Mani Soleymanlou, Iranien de naissance, il est le dernier arrivé dans une entreprise qui nous avait valu, il y a cinq ans, un premier contact avec nos amis Mouloud et Rachid.

Ces nouvelles « lettres persanes » seront désormais nourries des pérégrinations de ces innocents en terre islamique. Un dramaturge « pure laine » aurait peut-être hésité à s’aventurer – fût-ce par le biais de l’humour – dans ce sujet aussi délicat à manipuler qu’une grenade entre des mains maladroites : l’embrigadement de deux jeunes issus de la banlieue (belge) dans un camp d’entraînement djihadiste. Mais nos trois complices ont veillé à dégoupiller la grenade et à désamorcer la tension par le rire.

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Un tout-inclus à Charm-el-Cheikh

Quand nous les retrouvons, Mouloud et Rachid s’ennuient donc. Ou plutôt, ils « glandent », nous offrant au passage un florilège de verlan et de stéréotypes, linguistiques et autres : ils kiffent les meufs, se méfient des gens chelous, même s’ils sont rebeus, et redoutent d’être « fichés S ». Mais les bribes qu’ils ont gardées de leur culture d’accueil, quelque part entre Netflix et Victor Hugo, nous valent aussi un moment assez désopilant, Rachid allant même jusqu’à parler en vers !

Bref, quand ils reçoivent sur leur téléphone l’offre de ce qu’ils pensent être des vacances gratuites : un « tout-inclus dans un resort » au soleil, ils n’hésitent pas. En fait, ils viennent d’être recrutés pour partir dans un camp d’entraînement en Afghanistan où un adjudant, version islamiste, Abou Minable (!), a pour mission de les préparer à commettre un attentat suicide à … Montréal, dans une salle de spectacle. On ne vous dira pas laquelle, mais l’idée est astucieuse.

Le volet « afghan » comporte des idées de mise en scène cocasses, sinon nouvelles, comme la traversée sur un bateau pneumatique et, surtout, le vol en tapis volant…volé à un marchand ambulant qui lui aussi, vend des destinations « tout-inclus», cette fois-ci dans des pays européens…

L’atterrissage à Montréal-Trudeau, sur fond d’unifolié, au son du Ô Canada − un petit monticule surmonté d’une croix évoquant le mont Royal − et accompagné d’un discours formaté d’une certaine Mélaniiii…Joly, est assez hilarant, même s’il signifie un peu trop nettement aux spectateurs – particulièrement aux jeunes – que, eux aussi, ils sont concernés par cette histoire d’embrigadement idéologique.

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Noyer le poisson

Certes, on s’amuse franchement de nos terroristes de pacotille, de leur naïveté, qui nous les rend cependant plutôt sympathiques que coupables, mais on rit plus jaune à écouter l’animateur de radio poubelle (coiffé du masque conique du Ku Klux Klan, carreauté pour la couleur locale) et les commentaires bornés, chauvins et hostiles (des enregistrements réels) d’auditeurs qu’on identifie sans peine. À force de s’attaquer à tous les extrémismes, de chercher un rire inclusif, les auteurs noient un peu le poisson. La ceinture fléchée aussi dangereuse que la ceinture d’explosifs, vraiment ?

Pour Gaquère, Kemeid et Soleymanlou, le texte reste l’élément fondamental de la représentation. Les deux Candides évoluent sur un plateau nu propre à toutes les évocations. Quelques accessoires, une planche à roulettes, un cône orange, de sommaires déguisements suffisent à illustrer leurs tribulations. Par contre, les auteurs ont pris un évident plaisir à émailler le spectacle de répliques drôles, sinon toujours subtiles, ou de clins d’œil à l’actualité. Les paraphrases d’œuvres québécoises sont plus originales, mais quand Abou Minable s’écrie : « Ce n’est pas s’intégrer qu’il faut, connards, c’est se désintégrer ! », là, le calembour atteint vraiment la cible.

Je ne sais pas s’il y a un autre exemple d’un spectacle écrit, monté et joué par trois auteurs. De talent. Peut-être un peu trop pour une seule pièce ?

Les lettres arabes 2

Texte, mise en scène et interprétation : Geoffrey Gaquère, Olivier Kemeid et Mani Soleymanlou. Décors et costumes : Romain Fabre. Lumières : Erwann Bernard. Musique : Philippe Brault. Une coproduction du Théâtre Debout, des Trois Tristes Tigres et de la compagnie Orange Noyée. À l’Espace libre jusqu’au 19 novembre 2016.

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